samedi 23 mars 2013

Les directeurs d'école, chasseurs de grenouilles...


Le servage (du latin servus, "esclave") est défini par la convention relative à l'abolition de l'esclavage des Nations unies comme la "condition de quiconque est tenu par la loi, la coutume ou un accord, de vivre et de travailler sur une terre appartenant à une autre personne et de fournir à cette autre personne, contre rémunération ou gratuitement, certains services déterminés, sans pouvoir changer sa condition".

Les directeurs d'école sont tenus par la loi de travailler dans une école communale et de fournir contre rémunération certains services déterminés sans pouvoir changer leur condition. Seraient-ils des serfs modernes?

Même pas! La différence entre le servage et l'esclavage provient du statut juridique du serf, qui jouit d'une personnalité juridique. Le directeur d'école n'a aucune personnalité juridique. L'enseignant de primaire en a une, le directeur d'école lui n'existe pas. Ainsi l'absence de statut des directeurs d'école les apparente-t-il plus à des esclaves qu'à des serfs.

De plus, la contrepartie du servage est que le serf ne peut être chassé de sa terre, puisqu'il ne fait qu'un avec elle. Le directeur d'école, lui, peut être viré de son école comme un malpropre par le régisseur du domaine, le DASEN, s'il a déplu au représentant local de son seigneur, autrement dit l'IEN. Ce qui une fois de plus apparente plus les directeurs d'école à des esclaves qu'à des serfs, auxquels d'ailleurs le lien de servage exige normalement que le seigneur doive protection. La protection que le ministère de l’Éducation nationale accorde à ses directeurs d'école n'étant qu'une vaste fumisterie, on peut supposer que les directeurs d'école sont bel et bien des esclaves de l’État.

Résumons: les enseignants du primaire ont de nombreux droits et quelques devoirs; les directeurs d'école ont de nombreux devoirs... et pas plus de droits que les enseignants. Ceci d'ailleurs avec la bénédiction syndicale, moderne clergé se pavanant dans ses privilèges, et dans l'ignorance totale de la population qui vaque à ses occupations en imaginant que les directeurs d'école sont des potentats locaux.

La principale occupation de la direction d'école primaire en France est de battre les étangs pour en chasser les grenouilles qui pourraient gêner le sommeil de leur seigneur... Traduisez: les directeurs d'école ont pour charge principale d'étouffer dans l’œuf tout bruit ou toute revendication qui pourrait déranger l'ordre établi du ministère et ses certitudes bien ancrées de sa toute-puissance et de son omniscience. Le ministère est l'alpha et l'omega de l'école, tout vient de lui et tout y retourne, le serf ou l'esclave directorial exécute et n'a rien à dire, de toute façon on ne lui demande pas son avis, c'est le Seigneur Ministre qui sait.

Bon, j'ai conscience que ce que j'écris ici s'apparente aux théories marxistes. Avec les opinions que j'ai, c'est un comble! Mais le travail des directeurs d'école sans statut s'apparente aujourd'hui tellement à la corvée moyenâgeuse que l'analogie s'est imposée d'elle-même à mon esprit. Comment aurait-il pu en être autrement? Le directeur d'école primaire publique en France n'a pas de statut juridique, il est corvéable à merci et les tâches accumulées sur son dos depuis quinze ans en font foi, il travaille gratuitement ou presque car je ne peux pas appeler rémunération ce que le ministère nous octroie chichement chaque mois, il exécute sans pouvoir rien dire et doit des comptes à tous sans en tirer le moindre profit, et sa condition ne change pas malgré les appels au secours quotidiens, les rapports divers et variés, les questions à l'Assemblée nationale, les commissions d'enquête, les... Comment appelleriez-vous ça, vous?

mercredi 20 mars 2013

J'accuse !


J'accuse le Ministre de l’Éducation nationale Vincent Peillon de vouloir avec "l'école du socle" supprimer les directeurs d'école en inféodant l'école primaire aux collèges. Les écoles élémentaires et maternelles vont être administrées matériellement et pédagogiquement par des Principaux qui n'ont aucune idée de ce qu'est un enfant entre deux et cinq ans. "L'école du socle" est le coup de grâce donné à l'école primaire, la mort programmée d'un enseignement individualisé au plus proche des besoins des élèves et des caractéristiques des communes, la disparition totale et définitive du peu d'autonomie qui restait aux écoles, l'ultime étape de l'étatisation extrême et mortifère de l'enseignement débutée par les gouvernements Sarkozy.

J'accuse de vacuité le ministère de l’Éducation nationale, mastodonte à la tête pesante et surpayée, préférant ses certitudes aux faits, niant l'intérêt de demander aux personnels comment l'école pourrait mieux se porter, ignorant ce qu'est un enfant, ignorant des réalités du fonctionnement du terrain, ignorant des problèmes de pilotage de l'école par des directeurs qui depuis des lustres réclament un statut qui leur permettrait de remplir avec efficacité et sérénité leur mission.

J'accuse les syndicats d'extrême-gauche FO, SUD et CGT, qui ne pensent qu'à exalter une idéologie surannée et pernicieuse qui de longue date a pourtant démontré sa profonde bêtise et son éloignement des réalités, de nier l'évidence au nom de la Révolution et du Grand soir que le plus efficace pour l'avenir des élèves de France est l'autonomie des écoles et le statut de leurs directeurs.

J'accuse les syndicats dit "modérés" de ne pas remplir leur rôle de défense des personnels, et de ne penser qu'à la conservation de leurs privilèges syndicaux et la préservation d'un statu-quo qui n'existe que dans leur imagination puisque la situation des élèves, des enseignants et des directeurs d'école n'a fait qu'empirer depuis vingt ans.

J'accuse les syndicats du secondaire, collèges et lycées, d'abandonner avec hypocrisie et dans la joie les enseignants du primaire, et de se frotter les mains par avance de tout ce qu'ils vont récupérer de pouvoir lorsque "l'école du socle" sera définitivement en place.

J'accuse l'extrême-gauche française de n'évoquer la question de l'école que lorsque ça l'arrange, de préférence lors de divers scrutins locaux ou nationaux, et au fond de profondément mépriser les directeurs d'école.

J'accuse l'extrême-droite française de n'évoquer la question de l'école que lorsque ça l'arrange, de préférence lors de divers scrutins locaux ou nationaux, et au fond de profondément mépriser les directeurs d'école.

J'accuse la droite française de vouloir, sous n'importe quel prétexte et en particulier de libéralisme, faire disparaître l'école primaire au profit d'officines sélectives qui pourraient faire entrer encore plus d'argent public dans les poches privées.

J'accuse les élus et édiles qui se réclament du "centre" de ne jamais savoir ce qu'ils veulent, et de volontiers abandonner leurs prétendues convictions, idées et envies, dès lors qu'un quelconque strapontin leur est offert.

J'accuse la gauche française d'avoir abandonné tous ses idéaux pour le pouvoir et l'argent.

J'accuse les enseignants du primaire comme du secondaire d'égoïsme, de lâcheté, de bêtise; des enseignants du secondaire qui restent inertes et silencieux face aux problèmes du primaire et à la paupérisation de leurs collègues; des enseignants du primaire qui suivent tels les moutons de Panurge n'importe quel mot d'ordre absurde du moment qu'il est question de leurs vagues petits privilèges, de leur petite personne, de leur nombril; des enseignants du primaire qui ont peur de leur ombre et qui alors même qu'ils ont raison se dégonflent tels de vilaines baudruches au moindre froncement de sourcil de leur administration de tutelle; des enseignants qui en général se désintéressent totalement de la question du pilotage des écoles et des problèmes des directeurs d'école, quand ils ne les accablent pas plus qu'ils ne le sont déjà sous des reproches ineptes destinés à excuser leur propre incompétence ou leurs propres âneries.

J'accuse les directeurs d'école de masochisme, de se laisser tondre sans réagir, de ne surtout rien faire, de ne pas bouger le petit doigt pour améliorer leur sort. On les crucifie, ils se laissent faire, et en redemandent.

J'accuse les Français de totalement et royalement se foutre de l'école, et de la laisser crever tout en l'accusant d'être responsable de tout ce qui ne va pas dans ce pays, sans jamais bien sûr balayer devant leur propre porte.

Voilà bien des maux typiquement français: lâcheté, couardise, irresponsabilité, égoïsme, cynisme... Je pourrais certainement en ajouter d'autres. L'école primaire française, celle que tout le monde exalte à longueur de romans ou d'essais, celle qu’avec nostalgie on évoque partout, celle des mémoires de Marcel Pagnol ou des photos de Robert Doisneau, celle d'aujourd'hui, moderne mais désespérée, qui essaye de faire son travail tant bien que mal en dépit des obstacles toujours plus nombreux... cette école meurt... elle est morte? Une seule chose pourrait encore la sauver, au plus grand bénéfice des élèves, des enfants de notre Nation: une autonomie affirmée et forte pilotée par des directeurs d'école statutaires. Je veux croire que tout n'est pas perdu, je vais continuer à me battre en ce sens. Mais sans la population et ses représentants, sans les politiques, sans les enseignants, sans les syndicats, sans aucun soutien d'où qu'il vienne, sans les directeurs d'école eux-mêmes qui restent inertes, invisibles et silencieux, le combat n'est-il pas perdu d'avance? S'il n'en reste qu'un, je serai celui-là. Par dignité. Et parce que je suis convaincu que la vérité finit toujours par surmonter le mensonge.

dimanche 17 mars 2013

La tactique du rasoir...


Certains propos récents du ministre de l’Éducation nationale, le ci-devant Vincent Peillon, sont plutôt inquiétants pour des directeurs d'école préoccupés par leur avenir. Effectivement, défendant sa graaaande Loi d'orientation face à des députés virulents, après une graaaande concertation qui a défaut d'être suivie d'effets a fait couler beaucoup d'encre, M. Peillon a le 13 mars dernier commis ces mots:

"Si le directeur d’école a un statut particulier de chef d’établissement, vous transformez les écoles en établissements, auquel cas elles ne sont plus rattachées au collège. Vous devez faire un choix. Le choix que nous avons fait pour nous inscrire dans une continuité que vous aviez développée, c’est d’articuler ensemble ce qui n’était pas le cas jusque là, soit le travail entre l’école et le collège."

Je sais bien que Monsieur le Ministre doit être un peu exaspéré de devoir se battre pied à pied, pour chaque mot, avec des députés peu convaincus. Néanmoins, rayer d'un trait de plume -pardon, d'une réplique cinglante- la direction d'école au profit d'une collégialisation que je suspectais il y a quelques mois (relisez ce billet du 3 octobre 2012), c'est tresser la corde pour se faire fouetter. Je me cite moi-même:

"La quatrième possibilité, celle qui se dégage des propos récents de M. Peillon, est de créer des "écoles du socle". Sous cette terminologie étrange se cache l'idée de donner la responsabilité des écoles aux collèges de secteur. J'utilise volontairement le verbe "se cache", car jamais dans aucun discours personne ne dit clairement que la disparition des directeurs d'école en est le corollaire. Bien sûr, en même temps que la direction d'école, disparaîtrait également la dimension locale du fonctionnement des écoles. Je ne suis donc pas certain que les communes françaises, souvent attachées à leur école dont les enseignants sont dans de nombreuses communes les derniers représentants de l’État, seront favorables à une telle proposition. Encore faudrait-il qu'elles aient voix au chapitre!

Qu'implique l' "école du socle"? Pour M. Peillon, ministre de l’Éducation Nationale, il s'agit de se débarrasser de cette question primordiale de la "gouvernance" des écoles en supprimant les directeurs d'école qui deviendraient des "coordinateurs" des écoles primaires. Au passage, cela lui permettrait également d'y casser le monopole historique du syndicat SNUipp. Sous couvert de favoriser la liaison primaire/collège (ne vous méprenez pas, ce n'est qu'un prétexte), le principal du collège de secteur deviendrait le responsable administratif des écoles, ainsi que le responsable des projets des écoles, ce qui lui donnerait la haute main sur les crédits afférents... et forcément aussi sur les méthodes d'enseignement des professeurs des écoles qui ne seraient plus maîtres de leurs projets! Le gâteau est appétissant pour les principaux de collège, qui se précipitent tous tête baissée dans la crème qui leur est offerte sur un plateau. C'est aussi pourquoi ce projet est aujourd'hui activement soutenu par le SE-UNSA et le SGEN-CFDT, qui lorgnent sur les professeurs syndiqués du collège et aimeraient bien croquer une part des effectifs des syndicats du secondaire."

Ainsi donc Monsieur Peillon va utiliser semble-t-il ce que j'appellerai la tactique du rasoir: la direction d'école est un problème; je ne peux le résoudre faute d'argent/de courage/de volonté (rayez la mention inutile, s'il y en a une); alors je supprime le problème... Monsieur le Ministre veut, c'est clair désormais, supprimer les directeurs d'école.

On aurait pu supposer une réaction syndicale outrée de tels propos. Même pas peur! En fait, les centrales syndicales, engluées dans leur problèmes internes suite à l'affaire idiote des rythmes scolaires, et les yeux rivés sur les rivalités inter-centrales, sont bien incapables de faire attention à ce qui est en train de se passer. Ou si elles s'en sont rendues compte, peut-être pour certaines est-il de leur intérêt de ne rien dire. Ne parlons pas du SNUipp, grand perdant de ces dernières semaines, qui ne réalise même pas qu'il est en train de se faire phagocyter par la FEN au sein de la FSU. Adieu le SNUipp, requiescat in pace.

Monsieur Peillon pense que rattacher les écoles primaires aux collèges, ce qui est déjà en marche avec Affelnet puisque les directeurs d'école sont désormais devenus les factotums des principaux, permettra de nous faire disparaître de la carte. Que l'attachement local des écoles soit leur principale force, et à mes yeux le meilleur moyen de favoriser la réussite scolaire des élèves, ne parait pas effleurer le moins du monde l'esprit du ministre, qui manifestement préfère le jeu politique à l'efficience, quitte à sacrifier sur l'autel d'une vision ahurissante de l'école plusieurs générations d'élèves à venir. Alors que tout le monde réclame depuis des mois voire des années l'autonomie des écoles, et préconise comme première mesure le statut pour les directeurs d'école, Monsieur le Ministre préfère botter en touche. Soit. C'est d'autant plus facile que les syndicats ne réagissent pas, et que les directeurs d'école eux-mêmes se laissent tondre panurgesquement sans rien dire -à part ceux du GDiD, bien entendu-. Quant aux municipalités, on leur a tendu un os à ronger avec les rythmes scolaires, et cet os cache la forêt (quelle image! Je suis navré.); bientôt elles devront payer les écoles communales sans plus avoir aucun contact ni interaction avec elles. Mais il sera trop tard quand elles s'en rendront compte.

Si depuis de nombreuses années les résultats de nos élèves s'effondrent, c'est bien en grande partie parce que nous n'avons aucune autonomie dans notre fonctionnement ni dans nos choix. Il est peut être temps pour les directeurs d'école de montrer qu'ils existent, qu'ils sont indispensables au fonctionnement et à la réussite de l'école de la Nation. Il est peut-être temps pour nous de taper du poing sur la table. Avoir un statut, devenir autonomes pédagogiquement, est la seule manière pour sauver ce qui reste de l'école primaire après plusieurs décennies de gabegie. Peut-être alors devenir directeur d'école sera pour les jeunes enseignants un choix raisonné de mission, au service du pays, au service des élèves et de la réussite scolaire, et non plus une opportunité comme une autre pour se rapprocher de chez soi, sans aucunement penser à la responsabilité primordiale qu'elle représente.

mercredi 13 mars 2013

On peut rêver...


Enfermés à clef depuis mardi matin dans le grand salon doré de l'hôtel de Rochechouart, au 110 de la rue de Grenelle, les édiles de l’Éducation nationale, ainsi que les représentants syndicaux et ceux du GDiD, doivent décider de l'octroi ou non d'un statut aux directeurs d'école de France.

La foule est nombreuse rue de Grenelle, la voie a été bloquée par les autorités depuis lundi afin de permettre aux fidèles de suivre le conclave sur place. Tous épient la cheminée de laquelle sort la fumée qui indique si la décision a été prise: bleue pour l'octroi, rouge quand les édiles n'ont pas réussi à se mettre d'accord.

Il y a plusieurs décennies que la question est en suspens. Notre reporter a discuté avec de nombreux directeurs et directrices présents sur place, et beaucoup refusent encore d'y croire. Quelques-uns sont agenouillés sur le trottoir et prient pour que l'esprit républicain descende sur les décideurs rassemblés. Parfois des chants et des prières, passionnés mais retenus, s'élèvent dans le froid vif de la matinée. Nul doute qu'ils sont nombreux également devant leur téléviseur, à attendre une décision si importante pour leur avenir.

Rappelons qu'il y a quatre scrutins quotidiens. La difficulté est que tous les protagonistes enfermés dans le grand salon doré arrivent à se mettre d'accord sur les termes du statut. Depuis hier matin déjà trois scrutins ont eu lieu, et à chaque fois c'est une fumée rouge qui est sortie de la cheminée. Le silence rue de Grenelle était impressionnant, seuls quelques soupirs se faisaient entendre.

"Cela fait si longtemps que nous attendons", nous dit Samuel,"alors quelques heures de plus ou de moins... Mais ça donne un coup au cœur à chaque fois!"

Mais la foule frémit, l'heure du premier scrutin de la matinée est arrivée. Les directeurs épient la cheminée. Rouge? Bleue? C'est une fumée bleue! Une directrice s'effondre en larmes, soutenue par ses collègues. Un directement répète continuellement, l'air éberlué: "J'y crois pas! J'y crois pas!" Beaucoup sourient, un directeur improvise une gigue sur le trottoir.

Une fenêtre s'ouvre sur la façade de l'hôtel. Alain Rei, président du GDiD, apparait, suivi du secrétaire Pierre Lombard en larmes, et hurle en souriant: "Habemus Statutum!"

C'est un hurlement de joie qui secoue alors les vitres de la rue de Grenelle! Ils l'attendaient depuis si longtemps, c'est comme un vent de libération qui parcourt la foule. Devant nous un directeur tombe à genoux et lève les mains vers le ciel en pleurant: "Enfin! Enfin!"

Bon... on peut rêver, non?

dimanche 10 mars 2013

Bienvenue en enfer !


Le "protocole d'accord" signé en 2006 par le seul SE-Unsa avec le ministre de l'époque Gilles de Robien, en échange de l'abandon de la grève administrative qui durait depuis sept ans, aura été vécu à l'époque par beaucoup de directeurs d'école, et par moi, comme une forfaiture.

Sept ans après, si je suis objectif, il n'en reste pas grand-chose, juste l'avancée -réelle- de la décharge d'une journée accordée aux écoles de quatre classes. Le reste a disparu dans les poubelles de l'histoire mouvementée d'un ministère centralisateur, méprisant, et inefficace.

En revanche, en 2013, la charge de travail des directeurs d'école s'est elle considérablement amplifiée, et la considération qui devrait leur être due n'est plus que portion congrue.

Les programmes informatiques de gestion internes se sont généralisés: la fameuse Base Elèves est désormais la règle partout, et l'ahurissant programme Affelnet est en voie de l'être. Ces deux programmes élaborés en interne par l’Éducation nationale, et qui ne sont utilisables qu'en ligne, sont les exemples types de ce que les programmeurs informatiques essayent en général d'éviter: lourdeur, laideur, absence de convivialité... Ils sont quasi incompréhensibles, et à moins d'une longue pratique il vous faudra cliquer vingt fois dans tous les sens pour obtenir le moindre résultat. Inutile de dire que le simple temps de saisie des informations demandées est ahurissant! Et je ne rappellerai pas à mes collègues qui ne le savent que trop que souvent le programme est inaccessible: trop de connexions simultanées, ou système en panne, ou mise à jour en cours, etc, en général bien entendu au moment où vous trouvez quelques instants pour l'utiliser.

Pour les néophytes, je préciserai qu'Affelnet est destiné à préparer le passage au collège de nos chers CM2. Auparavant utilisé tant bien que mal par les secrétariats des collèges, leur usage nous est soudain dévolu, comme si la direction d'école élémentaire n'avait que ça à faire. Je soulignerai également que la transmission de cette responsabilité aux directeurs d'école s'est faite au grand soulagement des collèges qui trouvaient le système lourd... Dois-je en rajouter?

Bien entendu, aucun moyen supplémentaire n'a été donné aux directeurs d'école pour cette gestion supplémentaire. La direction d'école déjà submergée, partagée entre son bureau et ses tâches innombrables, les familles et les élèves, doit assumer une tâche lourde de plus sans aucune contrepartie. Notre ministre a beau jeu de dire qu'il ne nous oublie pas, nous n'en voyons guère l'illustration sur le terrain.

D'autant que la prochaine rentrée verra encore nos devoirs amplifiés. Nous devrons assurer sans faillir la gestion des Activités Pédagogiques Complémentaires (APC) et leur articulation avec les Temps d'activité qui seront proposés par les municipalités, ou avec le départ des écoles d'une partie de nos élèves dont les parents n'auront pas accepté qu'ils les suivent. Jolie gestion, qui nous promet un sympathique salmigondis, chers collègues directeurs et directrices d'école, sans bien entendu être plus aidés puisque la plupart d'entre nous devrons également encadrer les APC. On va bien se marrer!

Le GDiD, suivi par de nombreux syndicats, réclame aujourd'hui l'exonération totale de l'encadrement des APC par les directeurs d'école, qui pour la plupart aux heures où elles se feront doivent assurer une partie de leur travail administratif. En ce qui me concerne, n'ayant aucune décharge, ce n'est certes pas pendant les heures où j'ai mes trente élèves que je peux m'amuser à tenter de travailler sur Base Elèves ou préparer une réunion comme en faire le compte-rendu. Mais allez faire comprendre ça aux hauts fonctionnaires de l’Éducation nationale qui n'ont aucune idée de ce qu'est une école et n'ont jamais vu un enfant.

Quand je pense à notre mission de direction d'école, je ne peux m'empêcher de penser aux jeunes directeurs et directrices, qui n'ont reçu pour la remplir aucune formation pratique, et qui souvent de plus débutent dans le métier. Il y a largement de quoi être dégoûté. Bienvenue en enfer!

Aujourd'hui plus qu'hier, et ce n'est pas peu dire, il est urgent de définir précisément la mission des directeurs d'école, de la reconnaître, de lui accorder les moyens de son action, de la rémunérer convenablement. Cela pour moi passe nécessairement par un statut du directeur d'école. C'est aussi ce que réclame le GDiD.

Monsieur le Ministre, Monsieur Peillon, vous aviez déclaré devant la Commission des Affaires culturelles de l'Assemblée nationale que vous engageriez des discussions à notre sujet dès le premier trimestre 2013. Ce trimestre arrivera à sa fin dans une quinzaine de jours, et nous ne voyons rien venir. Allez-vous tenir vos engagements?

samedi 9 mars 2013

46000 grues...


Il semble de bon ton à notre époque de grimper sur une grue pour réclamer quelque chose. C'est ainsi que les informations nationales regorgent ces derniers temps de papas et de mamies crapahutant dans les hauteurs. Il faut bien admettre que les médias ont la partie belle, ça fait de bonnes images: les autorités ne peuvent pas empêcher les caméras de s'installer à cinquante mètres avec un zoom et hop! Voilà de quoi remplir une case vierge des infos, entre un dictateur sud-américain embaumé et deux plats surgelés enchevalinés... Et puis, ça a forcément plus d'impact que de s'enterrer dans une grotte: allez donc filmer dans le noir.

Finalement, l'idée n'est peut-être pas si mauvaise! Et si tous les directeurs et toutes les directrices d'école de ce pays grimpaient sur une grue pour réclamer un statut? Voilà de quoi émouvoir les médias: 46000 directeurs d'école perchés dans les hauteurs! Il serait étonnant que nous ne trouvions pas chacun près de notre domicile une grue disponible (j'en ai trois rien qu'autour de chez moi)...

Qu'en dites-vous, chers collègues? La direction d'école ne mériterait-elle pas cet effort? Bon, j'avoue que je ne suis pas forcément exempt de crainte, et que, sans être forcément toujours sujet au vertige, la simple idée de monter sur une échelle la hauteur de sept ou huit étages ne m'attire pas plus que ça. Mais être directeur d'école aujourd'hui c'est quotidiennement faire une autre sorte de haute voltige, qu'il s'agisse de jongler avec les célèbres base-élèves ou affelnet, programmes internes à l’Éducation nationale codés avec les pieds, ou de faire du trapèze entre sa classe et son bureau. Sans oublier qu'on peut à notre époque multiplier quasiment à l'infini les rapprochements entre l'école et le cirque, notre zoo à nous, avec M. Peillon en guise de M. Loyal, les IEN qui nous jouent du pipeau pour animer les séances, etc.

Allez, chacun sa grue! Non?

mercredi 6 mars 2013

Je suis directeur d'école: où est ma place?


Selon Edgar Morin, la complexité coïncide avec l'incertitude, une incertitude que l'accélération du temps renforce. J'arrive à un âge auquel l'impression de voir filer les heures donne le tournis, et notre civilisation dont l'âge est également avancé voit son temps social s'accélérer aussi vite que mon temps individuel. Nous vivons dans une ère d’innovation et de réforme permanente, de nouveauté continue, dont les attentes et les nouveaux outils (téléphonie mobile, informatique,... ) renforcent l’incertitude; nous sommes dans l'urgence, sans pouvoir réfléchir aux conséquences de nos actions. Les démonstrations et les nuances n'existent plus.

Politiquement, juridiquement, syndicalement, cette accélération continue fait un mal phénoménal à notre société. L'homme politique, le législateur, le responsable syndical, doit justifier sa place, il se persuade qu'il doit agir et réformer, quitte à faire n'importe quoi, à n'importe quel moment, sans que la réflexion altère d'aucune façon la perception qu'il veut sommaire des faits. Il a des excuses, il est la proie de médias qui pour survivre sont condamnés à une réaction et une relation immédiate d'évènements pour lesquels le recul comme la réflexion sont interdits. C'est l'époque du zapping, du futile, de l'évènement, du buzz, aussi vite passé qu'il est apparu.

Or ce temps là n'est pas le temps de l'école. Je recevais hier une maman inquiète des résultats scolaires de son enfant de quatre ans. Mon discours fut celui de la raison: laissez à votre fils le temps de grandir, le temps de l'enfant, celui de son évolution, n'est pas celui des discours ni celui de l'époque dans laquelle il vit. Je le vois chaque année, je l'observe avec patience, cet enfant qui devient un individu, qui s'autonomise, dont le cerveau se construit. Il ne va pas à la même vitesse que ses camarades, il va plus vite, ou moins vite, il se construit ses propres outils à sa propre vitesse, à condition bien sûr de ne pas le laisser en déshérence.

Depuis des années j'ai vu l'école maternelle passer d'une richesse folle de découverte et de patience à une scolarisation précoce et outrancière dont l'exigence accélérait à mesure que son indigence devenait de plus en plus flagrante. On a tant voulu "cadrer" les enfants de ce pays qu'aujourd'hui adultes, outre des compétences et des connaissances amoindries par rapport à leurs aînés, ils ont pour beaucoup perdu toute capacité réflexive.

J'ai la chance depuis peu d'avoir un ministre qui semble avoir compris que le temps de l'élève doit lui être rendu, qu'il est nécessaire de laisser nos enfants grandir. Et que pour ce faire il est nécessaire de gérer finement le temps réel d'apprentissage et scolaire pendant lequel il lui est demandé de s'investir. C'est ce qu'ont fait nos voisins finlandais il y a quelques années, avec le succès que l'on sait.

Pourquoi alors autant de ressentiment de la part des enseignants du primaire en France? Simplement je pense parce que jamais il n'est question d'eux... de nous. Notre travail est devenu plus complexe, et l'incertitude devient notre lot quotidien. Le temps des hussards noirs, aux croyances ancrées, qui comme l'écrit Pagnol "avaient une foi totale dans la beauté de leur mission, une confiance radieuse dans l'avenir de la race humaine", n'existe plus que dans une nostalgie inutile. Maintenant chaque jour qui passe amène chez l'enseignant du primaire un questionnement qui pourrait être bénéfique s'il n'était surtout dépréciateur: ai-je bien fait? Ne me suis-je pas trompé? L'instituteur, le professeur des écoles, est conforté dans ce doute permanent par sa hiérarchie, qui le juge injustement sur des pratiques qu'elle ne saurait elle même mettre en place, ou grâce à des statistiques absurdes qui ne sont guère que la démonstration ultime de sa totale incompétence pédagogique.

J'avoue me laisser aussi parfois toucher par ce doute. En dépit d'une carrière maintenant longue et d'une expérience assurée, il m'arrive encore de me demander face à un obstacle: l'ai-je bien franchi? Heureusement je sais attendre, les retours enfantins sont parfois longs à venir, mais ils viennent un jour ou l'autre, c'est un déclic d'une nuit de sommeil ou d'une période de vacances, qui fait qu'un élève qui peine revient en classe avec dans les yeux toute la compréhension du monde. Je plains les enseignants qui ne connaissent pas ce bonheur ultime de celui qui donne de tant recevoir d'un seul coup.

Ces deux derniers jours furent bien remplis. Outre ma classe toute la journée, je recevais donc une maman, et j'avais également comme directeur d'école deux réunions institutionnelles. Et curieusement j'ai eu lors de ces deux rencontres un égal sentiment, un égal questionnement, quant à ma position. Je suis directeur d'école: où est ma place? Un réunion de suivi de scolarisation, lors de laquelle ma présence était requise, mais qu'il n'était pas de mon ressort d'organiser ni d'en lancer les invitations et convocations; une réunion avec la municipalité, lors de laquelle il m'apparaissait que mon opinion était certes considérée comme importante mais qui en fait soulignait à mes yeux mon absence de latitude quant à la finalité des décisions.

L'enseignant doute, mais il a le choix de finalement s'organiser comme il l'entend pour l'objectif qu'il s'est fixé. Le directeur d'école, lui, n'en a aucun. Il respecte des règles qu'on lui impose, mais n'a à leur sujet aucune marge... ou si peu. Il est au service de tous, sans avoir jamais autre possibilité que proposer, à son équipe, à sa mairie, aux familles, quitte à se voir répondre vertement ou se faire bouler sans ménagement. Finalement, son seul pouvoir, c'est celui de l'admission des élèves... quand un DASEN ou un IEN ne lui téléphone pas pour imposer ses vues.

La direction d'école est pesante, elle n'est pas reconnue, elle est ingrate. Bienheureuse la direction d'école dont la municipalité est bienveillante et la hiérarchie immédiate attentive. Dans le cas contraire, le directeur d'école est bien seul. Les syndicats qui clament et réclament la préséance du Conseil des maîtres ignorent volontairement cette solitude qui ne se fait réellement jour que quand éclate un conflit ou intervient un problème.

J'attendais avec impatience les discussions promises par le ministre quant à la direction d'école et ses missions. J'espérais que rapidement certaines doléances des directeurs, faciles à résoudre et ne coûtant rien, seraient prises en compte ou du moins considérées avec attention. Il me faut admettre que pour l'instant il n'en est rien. Il me faut admettre que pour encore longtemps le directeur d'école n’aura aucune autonomie. Il me faut admettre que je dois, comme mes collègues, continuer à payer le prix des atermoiements et des malveillances. Il me faut admettre que je vais continuer à gérer la complexité de ma mission dans une totale incertitude. Alors que, j'en suis intimement persuadé, la question du statut des directeurs d'école est profondément liée à celle de la réussite des élèves.

Je suis directeur d'école: où est ma place?