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mardi 12 avril 2016
Il y a des trucs qui m'énervent...
Madame la Ministre de l’Éducation nationale est allée début avril visiter l'ESENESR de Poitiers, et a prononcé un discours devant les stagiaires présents. L'ESENESR, si vous ne connaissez pas, c'est l'école supérieure qui forme les proviseurs, les principaux, ou les IEN, entre autres.
C'est très bien que la Ministre fasse un petit tour là-bas. Je cite l' "invitation à la presse" que l'on trouve sur le site du ministère:
"Au sein des académies, les inspecteurs et les personnels de direction
contribuent de façon essentielle au pilotage et à la mise en œuvre des
orientations de la loi de Refondation de l'École de la République. Cette
formation conjointe permet de rassembler l'ensemble de ces personnels
autour d'objectifs pédagogiques communs de réussite de tous les élèves.
Les thèmes abordés cette semaine sont notamment l'innovation pédagogique
dans la classe, le travail coopératif entre tous les acteurs, le
partage des valeurs de la République, avec pour objectifs un pilotage
pédagogique efficient, l'amélioration de l'orientation, la lutte contre
le décrochage scolaire."
Après son discours, Madame la Ministre est allée visiter deux écoles pour rencontrer - comme le précise un quotidien local - les élèves d'une "classe orchestre" à l'école Andersen et ceux d'une "classe mathématiques" à l'école maternelle Renaudot.
Oui, c'est très bien.
Sauf que les classes en question font évidemment partie de l'école primaire publique et communale, et que je sache ceux qui s'y tapent le boulot sont des enseignants du primaire et des directeurs d'école qui ne sont aucunement concernés par les formations de l'ESENESR. Ce qui est bien dommage.
Je suis allé faire un petit tour sur le site de l'ESENESR. Les formations et thèmes de réflexion proposés, les séminaires et autres actions, sont passionnants. Et concernent au premier chef les directeurs d'école qui sont en première ligne sur le terrain et directement intéressés par la plupart des questions abordées. Mais les directeurs d'école, bien que vantés continuellement, bien que personnellement et fortement impliqués, ne sont pas des "personnels de direction" et ne peuvent bénéficier de ces formations et stages qui leur seraient directement profitables comme ils seraient certainement profitables dans la gestion quotidienne des écoles françaises.
Si je ne reprends que l'invitation citée plus haut, on y parle d' "innovation pédagogique": c'est qui qui la mène? De "travail collaboratif": qui c'est qui s'y colle? De "pilotage pédagogique": qui est directement concerné? De "lutte contre le décrochage"... Dans les actualités du site de l'ESENESR, il est question d' "Éduquer aux usages responsables des réseaux sociaux", de "réflexion commune sur l'éducation des élèves à la fraternité et sur ses moyens dans les classes", de "Prévention et gestion de crises", des "relations éducation nationale/collectivités territoriales"... Tiens, sur ce dernier point, il est écrit: "La réforme des rythmes scolaires a modifié le monde de l'éducation et a conduit, au niveau local, les acteurs à définir de nouveaux modes de relation entre l'éducation nationale et les collectivités territoriales. Cette relation est sans cesse à réinventer pour s'adapter aux réformes mais également à la diversité des territoires." Les directeurs d'école ne sont-ils pas les PREMIERS acteurs de cette relation? Alors pourquoi les directeurs d'école sont-ils laissés à part? Pourquoi les directeurs d'école, pour lesquels chacun sait et dit qu'il est nécessaire de mettre en place une formation adaptée, restent-ils des laissés pour compte? J'ai trouvé aussi sur le site les références d'une émission dont le thème est "l'évaluation positive à l'école maternelle". Certes cette émission est disponible en podcast, mais qui le sait? Surtout que dans cette émission le "grand témoin" est Agnès Florin dont les propos sont toujours intéressants.
Il est temps de remettre à l'heure quelques pendules. Sans un effort réel de la part de l’État pour admettre que les directeurs d'école sont au même titre que les principaux et proviseurs des professionnels de terrain dignes d'être consultés et formés, dignes d'être considérés pour leur action quotidienne, l'école primaire restera le parent pauvre du système et ne pourra faire un aggiornamento nécessaire. Ne pas donner à l'école primaire les moyens nécessaires à son passage au XXIème siècle, stagner dans des fonctionnements hérités de la Troisième République et qui n'ont que peu évolués, c'est hypothéquer l'avenir du système scolaire français. On ne peut brailler en permanence que l'école primaire - maternelle et élémentaire - est la base et la priorité, et rester les bras croisés. Cela passe nécessairement, il faut arrêter de se voiler la face, par un changement profond du statut des directeurs d'école qui - la population doit en être consciente - ne sont pas formés, pas payés, pas considérés, mais gèrent au quotidien l'école de la République sans en avoir ni le temps ni les moyens. J'ai entendu parler, il y a quelques années, de "refondation". Ce n'était donc réellement qu'un mot? Ou s'est-elle arrêtée à un changement d'emploi du temps ou de de rythme dont chacun aujourd'hui d'ailleurs reconnait qu'il est une catastrophe coûteuse mise en doute tout autant par les familles que par les professionnels?
Il y a, c'est vrai, des trucs qui m'énervent.
Il est temps de remettre à l'heure quelques pendules. Sans un effort réel de la part de l’État pour admettre que les directeurs d'école sont au même titre que les principaux et proviseurs des professionnels de terrain dignes d'être consultés et formés, dignes d'être considérés pour leur action quotidienne, l'école primaire restera le parent pauvre du système et ne pourra faire un aggiornamento nécessaire. Ne pas donner à l'école primaire les moyens nécessaires à son passage au XXIème siècle, stagner dans des fonctionnements hérités de la Troisième République et qui n'ont que peu évolués, c'est hypothéquer l'avenir du système scolaire français. On ne peut brailler en permanence que l'école primaire - maternelle et élémentaire - est la base et la priorité, et rester les bras croisés. Cela passe nécessairement, il faut arrêter de se voiler la face, par un changement profond du statut des directeurs d'école qui - la population doit en être consciente - ne sont pas formés, pas payés, pas considérés, mais gèrent au quotidien l'école de la République sans en avoir ni le temps ni les moyens. J'ai entendu parler, il y a quelques années, de "refondation". Ce n'était donc réellement qu'un mot? Ou s'est-elle arrêtée à un changement d'emploi du temps ou de de rythme dont chacun aujourd'hui d'ailleurs reconnait qu'il est une catastrophe coûteuse mise en doute tout autant par les familles que par les professionnels?
Il y a, c'est vrai, des trucs qui m'énervent.
dimanche 3 avril 2016
Les poncifs ont la vie dure...
Bien que, lassé des atermoiements de nos gouvernants et hiérarchie quant au statut des directeurs d'école, j'aie vaguement décidé de me retirer un peu des vains combats et autres âpres et stériles discussions sur le sujet qui émaillent l'internet français, néanmoins je me donne la peine de continuer avec régularité ma revue de presse personnelle. J'aime quand même rester au courant de ce qui se passe - pas grand chose - et de ce qui s'écrit - pas mal de conneries -.
J'y constate que les poncifs ont la vie dure. C'est assez ahurissant, en 2016, de lire ce que je lis sur la mission que j'exerce avec dévouement depuis quinze ans. Je consulte des forums ou des commentaires d'articles variés où je rencontre virtuellement des professeurs des écoles qui ne peuvent considérer leur directrice ou directeur d'école que comme un ennemi potentiel ou réel, qui ne rêverait que d'abaisser les enseignants de leur école, de leur mettre des bâtons dans les roues, de les contraindre de toutes les façons imaginables. Par essence pour ces gens-là le directeur d'école ne peut être qu'un salaud. Je suis très intrigué. Que peut-il bien se passer dans la tête de ces enseignants qui ne voient les rapports dans leur métier qu'en termes de conflit ou d'agression?
Pourtant j'en ai croisé, des dirlos et des dirlettes. Plus certainement que la majorité des enseignants, avec mes quinze années de remplacement, qui pour moi à l'époque se faisaient sur mon département entier. J'ai eu contact avec quelques cons, deux ou trois ahuris, certains éteignoirs, plusieurs alcooliques écrasés par leur mission et abandonnés tant par leurs collègues de travail que par leur hiérarchie... Un ou deux dictateurs effectivement si mes souvenirs sont bons, qui essayant avec moi leur petit jeu habituel se retrouvaient un peu surpris le bec dans l'eau: je déteste jouer. Mais surtout j'ai rencontré une immense majorité de gens biens, souvent fédérateurs, partout surchargés de boulot, mais faisant le maximum pour que leur école "tourne" et pour faciliter le boulot de leurs adjoints.
Alors pourquoi aujourd'hui encore tant de haine? Jalousie? Peur instinctive du "patron", savamment entretenue par certains syndicats? Je l'ignore tant parfois certains commentaires me surprennent par leur virulence et leur animosité. Le directeur, ou celui qui veut le devenir - par intérêt pour la mission quelquefois mais souvent par opportunisme, afin de se rapprocher de son domicile -, est par essence suspect de vouloir contraindre, d'aimer le "pouvoir" (quel pouvoir?), de vouloir "se mettre en avant"... Et que je retrouve souvent citées nos légendes urbaines à nous, comme ce directeur d'école incompétent dans sa classe ou ce bourreau d'enfant qui veut se réfugier dans un bureau, comme cette copine de l'IEN à qui cette dernière excuse tout et n'importe quoi, voire même ce directeur d'école amant de son inspectrice... Bref tout y passe de ce que l'imagination fertile d'un professeur des écoles peut broder, qui fera la rumeur de la prochaine récréation. Vous imaginiez les rapports entre enseignants comme de merveilleux remue-méninges pédagogiques? Désolé de vous décevoir, les discussions entre enseignants relèvent plus généralement du Café du Commerce ou de la discussion de pissotière.
J'ai souvent l'impression qu'il s'agit dans une école de savoir qui a la plus grosse, ou le plus gros (ego). Et que dans ce petit jeu ridicule c'est généralement la directrice ou le directeur qui justement s'en tire le moins mal, à tenter quotidiennement d'apaiser les tensions et gérer son école de manière globale pour le bénéfice de tous et au détriment du moindre.
Cela serait supportable si les pires arguments n'étaient pas mis en avant pour décrier cette précieuse mission de direction d'école. Et surtout évidemment les arguments les plus fallacieux! Le directeur n'est pas le supérieur hiérarchique de ses adjoints? FAUX. A partir du moment où le directeur peut autoriser ou interdire une sortie scolaire, ou imposer un niveau de classe à un enseignant, c'est bien une autorité hiérarchique qui s'exerce, et le directeur seul la possède. Relisez votre référentiel, mes chéris (ou cette décision du Conseil d'état en 2006: "...un contexte de relations difficiles entre l'intéressé et son supérieur hiérarchique."). Le directeur doit se plier aux décisions du Conseil des maîtres pour ce qui concerne la répartition des élèves ou des classes, ou laisser choisir les plus anciens dans l'école, ou... FAUX. Le directeur consulte, mais décide, et s'il considère que le choix qu'il va opérer doit se faire au mieux de l'intérêt des élèves et non de celui des enseignants, c'est bien à lui et à lui seul de prendre les décisions. Relisez votre référentiel, mes chéris. Il n'y pas dans une école de droit coutumier ou de pression de l'IEN, c'est le dirlo seul qui tient la barre et qui n'a à en référer à personne. Eeeeh oui! Alors pour les petits jeunes qui voudraient tâter de la mission de direction, soyez-en bien conscients: vous allez très vite devenir l'ennemi, l'enquiquineur, l'empêcheur de tourner en rond, l'emmerdeur... et surtout celui qui ne laisse pas les vieux enseignants d'une école ne faire que ce qui les arrange, quitte à laisser à un débutant un CP-CE1.
Bref, j'en ai marre de lire les mêmes discours effarants un peu partout. Être directeur d'école en 2016 est déjà assez complexe et difficile, chronophage et énergivore, pour accepter de se laisser traîner dans la boue par un aréopage de guignols incompétents, mélange nauséabond de syndicalistes véreux et de vieux instits aigris, qui seraient tous bien incapables pour la plupart de correctement diriger une école sans d'emblée vouloir pour le coup systématiquement imposer leurs pervers points de vue et au nom de la démocratie surtout ne faire que ce que leur propre intérêt réclamerait. Enlevez vos masques, Frégolis!
mercredi 30 mars 2016
Adieu Face de bouc...
Eh bien voilà, j'ai sauté le pas, j'ai supprimé mon compte Facebook, que je n'avais que suspendu. J'y passais trop de temps pour pas grand chose sinon lire les billets de gens qui s'insultaient... M'en être purgé trois semaines m'a fait le plus grand bien en me démontrant la vanité de ces pseudo dialogues à sens unique, et combien aussi je pouvais m'en passer. En fin de compte, ce "réseau social" - comme ils disent - n'a pas vraiment grand intérêt. Ceux qui voudront continuer à lire le blog le feront directement, et tant pis pour tous ceux qui rateront mes billets. De toute façon, il y a de fortes chances que ces derniers se raréfient tout autant que mes lecteurs tant j'en ai assez de partir à l'assaut des moulins. Et puis Sancho m'a demandé de me ménager, il a trop à faire dans la vie réelle. Dulcinée aussi y trouvera certainement son compte. Bisous.
dimanche 27 mars 2016
Technocrassie...
Non, ce n'est pas une erreur d'orthographe. Mettre deux "s" en lieu et place d'un seul "t" serait de ma part d'une telle légèreté que j'espère que vous n'y avez pas cru! En revanche, je déteste l'idée malheureusement trop vraie qu'aujourd'hui dans notre pays le technique a pris largement le pas sur le politique, je trouve ça très sale, et le terme "crasse" s'est imposé de lui-même. Il y a des mots, comme ça, qui traversent la tête, on ne sait pas trop pourquoi.
Nous ne sommes plus en démocratie, nous sommes en idées-toutes-faites-atie, ou bien-pensance-atie. Le peuple qui devrait avoir le pouvoir (δῆμος) est la proie de ses sentiments et se laisse berner par les élites techniques (τεχνό) constituées en grande partie d'un aréopage de hauts fonctionnaires complices des syndicats non-réformistes pour que rien ne change, que surtout rien ne change, tout en s'évertuant à nous faire croire le contraire. Il faudrait un 4 août pour nettoyer les multiples privilèges de cette nomenklatura qui se cache derrière de somptueux panégyriques à la gloire du bien-être du peuple.
Nos gouvernements successifs depuis plusieurs décennies sont fort coupables, ayant abdiqué les uns après les autres toute volonté, successivement incapables d'imposer la moindre réforme. Trente ou quarante ans de renoncement, que c'est beau! Nous en sommes au point où le moindre texte de Loi un peu perturbateur pour l'ordre administratif établi se voit englué rapidement dans les multiples strates d'une bureaucratie triomphante, qui ne fera jamais paraître le moindre décret d'application. Il faut dire que le jeu est facile, nos politiques ont la mémoire d'une moule, et tremblent de peur sur leur fauteuil Louis XV de perdre leur sinécure ministérielle. Et puis, cinq ans (au maximum), c'est si court... C'est bien la raison pour laquelle M. Debré avait en un autre temps prévu dans sa merveilleuse Constitution le renouvellement de la gouvernance à sept ans. Nos élites ont réussi à nous faire croire que c'était trop. Le peuple n'a aucune conscience, c'est un enfant de trois ans.
C'est ainsi que les directeurs d'école, qui perchés telle sœur Anne sur la tour de Barbe-Bleue ne voient rien venir sinon en ce début de printemps l'herbe qui verdoie, attendent depuis quatre ans une hypothétique évolution de leurs conditions de travail. J'allais écrire que rien n'avait changé, c'est faux, tout a empiré! Nous voilà responsables de la sécurité anti-terroriste de nos élèves, même si en cas de danger immédiat personne ne pourrait nous joindre faute de secrétariat ou de matériel adéquat. Bien sûr, nous avons toujours notre classe en charge. Bien sûr, les courriels injonctifs se succèdent, se suivent et se ressemblent. Bien sûr, nous sommes toujours rémunérés à coups de lance-pierre. Bien sûr nous sommes toujours et plus qu'avant encore les opportuns fusibles d'un système agonisant. Non, non, rien n’a changé, tout, tout a continué, hey hey!
Je ne doute pas de la volonté de réforme d'un présent gouvernement certainement un peu coincé financièrement. Mais je ne peux que constater son aveu d'impuissance face à l'extraordinaire capacité d'inertie d'un système administratif puissant dont plus personne aujourd'hui ne peut changer l'état stationnaire. Notre "haute" administration aux gigantesques privilèges se gave, elle a invité à sa table quelques syndicats qui se gavent tout autant dans de fabuleux organismes parallèles aux prérogatives ahurissantes. Tous ces braves gens qui d'après leurs discours ne veulent que notre bien s'empiffrent en veillant bien à ce que personne ne dérange l'ordre des plats ni n'effleure la dorure de leurs fauteuils.
C'est ainsi que la plèbe continue à trimer pour nourrir une caste omnipotente. C'est ainsi que les directeurs d'école s'effondrent les uns après les autres, tombent en dépression et s'y brûlent (c'est le principe du "burn-out"), démissionnent dans le meilleur des cas pour tenter de conserver leur santé mentale et physique. C'est ainsi que si nous obtenons finalement quelque chose dans les semaines et mois qui viennent, mai 2017 approchant à grands pas, ce ne seront que des clopinettes, des hochets compensateurs que nous agiterons vainement au-dessus de nos têtes en espérant effrayer les corbeaux. Vain espoir, bien entendu. Moi je n'y crois plus vraiment, à l'évolution de notre mission. Enfin, ça dépend des jours. Mais c'est plus de la méthode Coué qu'autre chose.
Nous ne sommes plus en démocratie, nous sommes en idées-toutes-faites-atie, ou bien-pensance-atie. Le peuple qui devrait avoir le pouvoir (δῆμος) est la proie de ses sentiments et se laisse berner par les élites techniques (τεχνό) constituées en grande partie d'un aréopage de hauts fonctionnaires complices des syndicats non-réformistes pour que rien ne change, que surtout rien ne change, tout en s'évertuant à nous faire croire le contraire. Il faudrait un 4 août pour nettoyer les multiples privilèges de cette nomenklatura qui se cache derrière de somptueux panégyriques à la gloire du bien-être du peuple.
Nos gouvernements successifs depuis plusieurs décennies sont fort coupables, ayant abdiqué les uns après les autres toute volonté, successivement incapables d'imposer la moindre réforme. Trente ou quarante ans de renoncement, que c'est beau! Nous en sommes au point où le moindre texte de Loi un peu perturbateur pour l'ordre administratif établi se voit englué rapidement dans les multiples strates d'une bureaucratie triomphante, qui ne fera jamais paraître le moindre décret d'application. Il faut dire que le jeu est facile, nos politiques ont la mémoire d'une moule, et tremblent de peur sur leur fauteuil Louis XV de perdre leur sinécure ministérielle. Et puis, cinq ans (au maximum), c'est si court... C'est bien la raison pour laquelle M. Debré avait en un autre temps prévu dans sa merveilleuse Constitution le renouvellement de la gouvernance à sept ans. Nos élites ont réussi à nous faire croire que c'était trop. Le peuple n'a aucune conscience, c'est un enfant de trois ans.
C'est ainsi que les directeurs d'école, qui perchés telle sœur Anne sur la tour de Barbe-Bleue ne voient rien venir sinon en ce début de printemps l'herbe qui verdoie, attendent depuis quatre ans une hypothétique évolution de leurs conditions de travail. J'allais écrire que rien n'avait changé, c'est faux, tout a empiré! Nous voilà responsables de la sécurité anti-terroriste de nos élèves, même si en cas de danger immédiat personne ne pourrait nous joindre faute de secrétariat ou de matériel adéquat. Bien sûr, nous avons toujours notre classe en charge. Bien sûr, les courriels injonctifs se succèdent, se suivent et se ressemblent. Bien sûr, nous sommes toujours rémunérés à coups de lance-pierre. Bien sûr nous sommes toujours et plus qu'avant encore les opportuns fusibles d'un système agonisant. Non, non, rien n’a changé, tout, tout a continué, hey hey!
Je ne doute pas de la volonté de réforme d'un présent gouvernement certainement un peu coincé financièrement. Mais je ne peux que constater son aveu d'impuissance face à l'extraordinaire capacité d'inertie d'un système administratif puissant dont plus personne aujourd'hui ne peut changer l'état stationnaire. Notre "haute" administration aux gigantesques privilèges se gave, elle a invité à sa table quelques syndicats qui se gavent tout autant dans de fabuleux organismes parallèles aux prérogatives ahurissantes. Tous ces braves gens qui d'après leurs discours ne veulent que notre bien s'empiffrent en veillant bien à ce que personne ne dérange l'ordre des plats ni n'effleure la dorure de leurs fauteuils.

C'est ainsi que la plèbe continue à trimer pour nourrir une caste omnipotente. C'est ainsi que les directeurs d'école s'effondrent les uns après les autres, tombent en dépression et s'y brûlent (c'est le principe du "burn-out"), démissionnent dans le meilleur des cas pour tenter de conserver leur santé mentale et physique. C'est ainsi que si nous obtenons finalement quelque chose dans les semaines et mois qui viennent, mai 2017 approchant à grands pas, ce ne seront que des clopinettes, des hochets compensateurs que nous agiterons vainement au-dessus de nos têtes en espérant effrayer les corbeaux. Vain espoir, bien entendu. Moi je n'y crois plus vraiment, à l'évolution de notre mission. Enfin, ça dépend des jours. Mais c'est plus de la méthode Coué qu'autre chose.
samedi 19 mars 2016
... hein?
Pardon, je ne vous écoutais pas... Comment? Pas de billet? Ben vouais... J'en ai un peu marre, à vrai dire. Et puis j'ai plein de boulot - et même pire -, et le printemps me fatigue après ce faux hiver sans froid. Bof. Quoi écrire? Que j'attends? Évidemment que j'attends. Comme vous. Comme nous tous. A force de me répéter, j'admets que je n'en ai plus trop envie. Alors je bouquine, je peaufine ma collection de montres, je garnis ma cave (je découvre des pinards en ce moment je ne vous dis pas!). Je me repose surtout. Je profite de moments de tranquillité que je ne connaissais plus et je tente de rester parfaitement zen au boulot. Là, pour le coup, c'est super d'avoir de l'expérience, comme instit' et comme dirlo. Savoir faire le tri entre l'utile, l'indispensable, le superflu (bien gras le superflu), l'agréable... Je veille à profiter un max' de l'agréable. Alors le blog... Pfiouuu. Facebook? Je vais totalement le larguer mon compte Facebook, s'il y a un bouffe-temps inutile, tiens, le voilà bien. Sympa d'avoir contact avec certaines personnes intéressantes. Mais sur le fond... Je vous écris avec un pastis à la main, je ne vous dis pas pour taper sur le clavier. Soleil, tranquillité. c'est samedi. Je vous embrasse.
dimanche 7 février 2016
Croix de papier...
Un jeune collègue toulousain s'est donné la mort. Un de plus, dont on parle parce que les autres professeurs le vivent extrêmement mal, partagés entre colère et désespérance de n'avoir pas compris ce qui allait se passer. Qu'ils ne se reprochent rien, le suicide est un acte très personnel, qui nous dépasse, qu'on a trop de mal à envisager. C'est un tabou, alors que parfois tous ou presque nous y avons pensé. La souffrance qui y mène reste cachée, personne n'aime montrer sa douleur, au point d'ailleurs souvent que jusqu'à l'ultime instant ceux qui vont succomber à sa tentation feront tous les efforts possibles pour n'exposer que quiétude voire même gaieté. Et nous, qui ne sommes pas loin, nous préférons tous nous laisser berner, parce que nous aussi nous avons nos soucis et nos douleurs, et encore une fois parce que le passage à l'acte de notre collègue nous est difficilement envisageable.
L'administration, comme toujours, veut nous faire croire que le travail n'y est pour rien, qu'il n'a aucune incidence sur le suicide. Pourtant travailler est notre activité principale, nous y passons nos journées, il est primordial dans notre vie. Comment peut-on seulement avoir l'indécence de vouloir l'écarter? Il "n'était pas bien"... D'accord. Je l'ai déjà écrit, il faut évidemment être très mal dans sa peau pour en arriver à cet acte extrême. Mais quand un jeune professeur se donne la mort je ne peux pas une seconde croire que les conditions de travail qui étaient les siennes n'y sont pas pour beaucoup.
J'y ai déjà pensé, moi aussi. J'y pense de temps à autre, comme un acte qui à mesure que j'avance en âge m'apparait de moins en moins compliqué, de moins en moins blâmable. Le suicide n'est pas vraiment pour moi une opportunité. Mais il y a eu un ou deux moments difficiles dans ma vie où l'idée m'a traversé l'esprit. Je ne le montre pas, je n'en parle pas sauf aujourd'hui, mais j'ai connu des souffrances incommensurables. Elles n'étaient pas physiques mais morales, j'étais dans un état nerveux abominable. Je me suis un peu réfugié dans l'alcool à certaines époques de ma vie, dans le tabac aussi qui lénifie et peut être une aide insoupçonnable. Si ma consommation d'alcool est désormais raisonnée, je continue à fumer comme un pompier. Sans ce soutien quotidien, je crois que je ne pourrais pas continuer à travailler. Cela vous parait étonnant? Tant mieux pour vous si vous ne connaissez pas le profond sentiment de frustration, de honte, de découragement, qui moi malgré mon expérience me saisit souvent encore. Nous autres enseignants travaillons moins avec notre corps qu'avec nos nerfs, il faut être jeune et - pardon! - inconscient pour s'abstraire des contraintes, des échecs, des agressions sonores ou autres, soit qu'on ne s'en rend pas compte soit qu'on arrive à les négliger. Ou alors comme notre jeune collègue...
Mes maux se traduisent physiquement. J'ai le dos en capilotade depuis deux jours, je souffre à chaque mouvement. Rien d'étonnant, je sais pertinemment que je suis épuisé. Comme on dit vulgairement j'en ai "plein le dos" et ça se traduit ainsi. Ne croyez pas au hasard ou à la concomitance lorsque cela vous arrive: "j'ai dû faire un faux mouvement!"... Oui, c'est possible, c'est peu probable. Je travaille en maternelle depuis tant d'années que j'ai appris depuis belle lurette à me pencher avec circonspection, à plier doucement mes genoux lorsque je veux être à hauteur d'élève - quoiqu'un de mes genoux est aussi en train de lâcher - , à me déplacer avec rapidité mais soin entre mes ateliers, et autres astuces qui évitent de mettre son corps à rude épreuve. En revanche, je ne sais toujours pas ménager mes nerfs. Ma mission de directeur d'école en rajoute une couche, et face à l'accumulation des devoirs et responsabilités, ceux que je me donne comme ceux qu'on m'impose, je finis mes journées littéralement bouffé par mon travail. Nerveusement, et aujourd'hui également physiquement tant la coupe est pleine.
Mes petits élèves me regardaient bizarrement vendredi en me voyant grimacer de douleur à chaque mouvement, le dos coincé ou le genou bloqué. Ils m'ont un peu épargné, du coup. Ils ont bon fond, ces petits monstres.
Une collègue férue d'astrologie m'a sorti vendredi mon horoscope de la semaine. Il m'a bien fait rire, mais jaune: "Pour profiter de la phase de profonde régénération que
vous vivez cette année, vous devrez accomplir un
renoncement." Voilà une phrase certainement passe-partout, mais bien adaptée à mon état d'esprit. Je le crois, je dois choisir, entre faire la classe ce qui m'épuise, et être directeur d'école ce qui me frustre profondément tant les conditions d'exercice en sont absurdes. Il n'existe rien dans l’Éducation nationale qui me permettrait à l'âge qui est le mien d'utiliser à bon escient une expérience chèrement acquise dans deux missions d'importance, celle d'enseigner à la petite enfance et celle de diriger une école, tout en me ménageant. Aucune passerelle, aucun poste adapté. Pourtant j'aurais tant à raconter, à expliquer, à faire comprendre à de jeunes enseignants qui certainement seraient avides de ce que je pourrais leur dire. Concrètement je n'ai d'autre choix que laisser de côté la direction d'école pour ne conserver que la classe, car un poste de directeur non chargé d'élèves est d'une telle rareté que même avec l'excellent barème qui est le mien j'ai très peu de chance de trouver... et de m'y plaire. J'en ai trop vu des vieux directeurs d'école usés comme je le suis terminer leur carrière sans plus y croire dans une très grosse école dans laquelle ils restaient un ou deux ans avant de tirer leur révérence. Pas trop pour moi, ça. Mais si je ne choisis pas, si je reste dans ma situation actuelle, j'ai peur de me déclencher une merdouille quelconque et d'y laisser ma peau. J'ai encore des choses à faire avec mon épouse, j'aimerais pouvoir au moins un peu profiter de ma retraite. Il me reste au mieux deux ans à faire, au pire cinq, j'espère arriver au bout. C'est amusant, j'écris ça comme s'il s'agissait d'une peine de prison. Enfin, amusant... Cinq années à tirer.
Je vous laisse, je ne peux plus rester assis, j'ai trop mal et je me tortille dans mon fauteuil. Bonne journée, bonnes vacances à ceux qui les débutent.
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