samedi 14 mars 2015

Mission: impossible !

Bonjour M. Phelps.

Votre mission, si vous l'acceptez, consistera à devenir directeur d'école. Pour cela vous bénéficierez d'une équipe que vous ne choisirez pas -c'est comme ça-. Vos contacts quotidiens se feront donc de façon aléatoire selon votre lieu d'affectation avec des personnels agréables, souriants, impliqués et motivés, ou avec des personnes perturbées, dépressives, réfractaires ou agressives.

Vous serez nommé dans une école de votre choix, à condition qu'un poste soit disponible. Les ordres de votre supérieur hiérarchique, que vous ne verrez jamais, seront relayés par une personne appelée IEN dont vous découvrirez au cours du temps les lubies ou les fantaisies ni toujours subtiles ni toujours appropriées. Vous aurez parfois à en subir des colères qui vous paraitront étranges ou cyclothymiques. Vous serez parfois amené à ignorer des ordres ou injonctions allant bien au delà des textes législatifs en vigueur ou les interprétant de façon outrancière. Vous ne serez que rarement soutenu, et si par hasard vous l'êtes profitez-en bien car clairement cet IEN humain et exceptionnel ne restera pas avec vous plus de trois ans. Parallèlement vous aurez affaire à ce qu'on appelle une "municipalité", soit des élus plus ou moins aimables, plus ou moins compétents, plus ou moins au fait de la législation en ce qui concerne l'école. Si vous avez de la chance vous rencontrerez des gens charmants qui feront le maximum pour vous aider dans votre mission. Si vous n'avez pas de chance, préparez-vous à des vexations continuelles, à des demandes irraisonnées ou illégales, bref au pire.

Quelle que soit la taille de votre école votre position sera de toute façon forcément inconfortable.

Si vous êtes dans une "petite" école vous aurez la charge d'une classe à temps plein, soit entre 20 et 30 -voire plus- petits monstres plus ou moins souriants, plus ou moins travailleurs, plus ou moins en difficulté. Il vous faudra simultanément "faire classe" et remplir votre mission de directeur d'école, soit interrompre systématiquement toute action en cours, à des intervalles de temps variables, pour en entreprendre une autre. Vous serez fatalement dérangé aux moments les moins opportuns pour répondre à des demandes parfois farfelues, prendre sous votre aile un élève perturbateur qu'un enseignant ne supporte plus, consoler un autre enseignant en dépression ou répondre au téléphone. Pour ce faire l'équipement standard mais non fourni du directeur de petite école comprend une casquette à deux côtés et deux visières -ou deerstalker- qu'il vous appartiendra de tourner du bon côté d'une simple pichenette. Vous prendrez rapidement l'habitude de ce geste que vous aurez à faire cent fois par jour. Il vous appartiendra également de vous dépatouiller à votre convenance pour remplir la lourde paperasse afférente à la mission propre du directeur d'école sur votre temps libre, de préférence le dimanche et le soir après 20h.

Si vous êtes nommé directeur d'une école légèrement plus importante, vous bénéficierez d'une ou deux journées -c'est selon- pendant lesquelles vous n'aurez pas la charge d'élèves. Sachez d'emblée que cette ou ces journées vous seront reprochées par la majorité des enseignants de votre école qui en seront jaloux et en général -à moins d'avoir été directrices ou directeurs eux-mêmes dans une vie antérieure- considéreront que vous en profitez pour faire des siestes réparatrices ou lire un quotidien local en dégustant un café. Ne vous faites pas d'illusion: cette ou ces journées ne seront pas suffisantes pour remplir correctement votre mission de direction tant l'inflation de travail due au nombre d'élèves plus important répond à une progression géométrique et non arithmétique. Vous vous retrouverez donc dans le même cas que précédemment, soit à effectuer certaines tâches pendant vos périodes de congé. Il vous deviendra également plus difficile de revenir la moitié de chaque semaine face à des élèves qui ne seront plus totalement les vôtres, mais pour lesquels vous devrez néanmoins trouver le temps de préparer et corriger leur travail.

Il se peut également que vous deveniez directeur d'une école très importante, auquel cas vous n'aurez plus aucune charge de classe. Vous n'aurez pour autant pas plus de latitude étant donnée la charge de travail qui sera la vôtre. Comme de plus vous serez et resterez désespérément seul pour l'effectuer, sans secrétariat formé ou autre personnel légalement apte à gérer certains aspects de votre mission comme la discipline ou l'administratif, vous n'aurez pas plus de temps que dans les autres cas de figure. D'autant que votre administration de tutelle -estimant certainement que vous ne savez pas quoi faire de vos heures- vous réclamera régulièrement de l'aide pour l'assister de telle ou telle façon. Vous passerez donc une partie de votre mission dans d'autres lieux étranges comme la DSDEN, les bureaux de circonscription ou la Mairie de votre lieu d'affectation. A vous de vous débrouiller pour faire votre vrai travail à d'autres moments, comme le soir après 20h ou le dimanche.

Selon votre lieu d'affectation vous aurez à gérer des familles plus ou moins versées dans l'art subtil et décadent de la remise en cause quotidienne de votre action et du dénigrement. Il se peut que vous ayez à affronter physiquement certaines d'entre elles, c'est alors que votre entraînement aux arts martiaux et à la self-défense vous sera précieux. Vous n'aurez pas à vous mesurer qu'aux familles de vos éventuels élèves, mais aussi à celles de toute votre école. Surtout si certains des enseignants de votre école n'assument pas leurs faiblesses, leur fatigue, leurs maladresses ou leurs erreurs. Vous aurez régulièrement voire quotidiennement à apaiser les tensions extra ou intra-communautaires, conflits divers et incompréhensions, interprétations ou vendettas, jusqu'au sein même de votre équipe. Il se peut aussi qu'une partie d'entre elle ou la totalité se retourne contre vous par jalousie encore ou pour une autre raison incompréhensible, fasse obstacle à toutes vos décisions, vous refuse vos prérogatives, vous snobe et aille jusqu'à l'agressivité, le blocage, le déni, la mauvaise foi, pour vous faire "craquer". Si vous vous sentez prêt à combattre, en avez l'envergure et savez percevoir les failles de vos adversaires, allez-y. Sinon fuyez, il est inutile de lutter, vous y perdriez votre santé et votre confiance en vous.

Vous ne recevrez aucun soutien particulier du ministère, qui niera avoir eu connaissance de vos agissements. Sauf si ça l'arrange, auquel cas vous deviendrez un "enseignant innovant" et vous n'aurez même plus le minimum de paix et de sérénité nécessaire à l'accomplissement de votre mission impossible.

Ce blog ne s'autodétruira pas dans les cinq secondes.

3 commentaires:

  1. Un article plein de justesse et d'humeur même si en ayant été directrice d’école j'ai fini par perdre le mien. J'ai connu toutes ces situations qui ne sont absolument pas exagérées. C'est parfois tellement énorme qu'on craint d'en parler autour de soi.

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  2. Très bel article , très juste !

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  3. p'tite instit17 mars 2015 à 22:52

    Je viens de découvrir ce blog... Directrice un peu désespérée d'avoir affronter une collègue qui met les élèves en danger, à laquelle l'inspecteur répond qu'il faut faire un conseil des maîtres avant toute chose (genre les rapports que je lui fais depuis des mois...).Et bien que sinon, il soit adorable! Alors ce soir, encore occupée à lire mes mails de direction après le conseil d'école, j'ai eu le sourire en lisant ce blog, je me suis dit que je n'étais pas toute seule. Et que si je n'avais pas beaucoup de reconnaissance par chez moi, quelque part, il y avait quand même des gens qui comprenaient! Et ça fait un bien fou! Merci!

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