dimanche 5 avril 2015

La Direction des Services Accessoires...

Direction des Services Accessoires de l’Éducation nationale
D.S.A.E.N.
Secrétariat perpétuel

- Bonjour Madame.
- Bonjour Monsieur, vous désirez?
- J'ai rendez-vous avec Monsieur le Directeur des Service Accessoires.
- Vous êtes... ?
- Monsieur Foutu-Dirlo.
- Ah oui, vous avez rendez-vous à 11h, vous êtes pile à l'heure, je vais prévenir Monsieur le Directeur. Asseyez-vous, je vous prie.
- Merci.

(...)

- Monsieur le Directeur est prêt à vous recevoir, veuillez entrer.
- Monsieur le Directeur, bonjour.
- Bonjour Monsieur... Foutu-Dirlo, c'est ça?
- Tout à fait.
- Vous vouliez me voir à quel sujet?
- J'aurais quelques suggestions à vous faire.
- Faites, faites! L'avantage d'une suggestion, c'est qu'elle n'engage personne, n'est-ce pas?
- Euh... Oui, je suppose.
- Je vous écoute.
- Voilà, je suis directeur d'une école maternelle de province...
- Comme c'est mignon! C'est chou à cet âge là!
- Ah? Oui, peut-être, enfin voilà. Depuis l'instauration de la semaine scolaire de quatre journées et demi consécutives, mes élèves sont exténués...
- Ah la la! Je vous arrête tout de suite, ce n'est pas possible!
- Pardon?
- Nous avons interrogé depuis trois ans une foule incommensurable de chrono-biologistes, ils sont tous d'accord pour dire que la nouvelle organisation de la semaine est éminemment favorable aux apprentissages, alors vous voyez bien! Vous les trouvez fatigués? Ils travaillent trop, faites-les jouer, les nouveaux programmes sont élaborés dans ce sens, et vous verrez comme ils seront reposés après une journée de classe.
- Euh... comment vous dire... nos élèves jouent beaucoup déjà, mais c'est la vie collective qui les épuise. J'en ai 80% qui fréquentent les nouvelles activités périscolaires, ce qui fait que leurs journées n'ont pas été raccourcies, et en plus ils viennent le mercredi matin...
- Je le répète, misez sur l'autogestion, la non-directivité, l'expression libérée des contraintes!
- Ben en lâchant la bride c'est encore pire, à cet âge ce sont des petits sauvages vous savez.
- Faites-leur exprimer leur inconscient dans des activités d'expression comme le théâtre, la création musicale! Ils y évacueront leur agressivité, vous verrez comme vous y gagnerez.
- Ah? Mais la vie collective...
- La vie collective est un leurre, il faut que les enfants deviennent des individus au sein du groupe. Ils y gagneront paix et repos de l'âme comme du corps.
- ... admettons... néanmoins ils sont plus fatigués. J'ai interrogé les parents d'élèves et...
- Pour quoi faire?
- Hein?
- Pourquoi diable demandez-vous leur avis aux parents? Le professionnel c'est vous, non?
- Ils ont tout de même leur mot à dire, c'est le sens des recommandations qui nous sont faites: communiquer avec les familles, les faire entrer dans l'école...
- Non.
- Comment ça, non?
- Écoutez... nous sommes entre nous, la porte est fermée. Les familles, on n'en a rien à foutre!
- Quoi?
- Mais oui! Tout ça c'est du discours, du tape à l’œil, de l'illusion! Vous êtes en maternelle, n'est-ce pas? Dites-moi donc ce qu'est l'école maternelle sinon une gigantesque garderie nationale!
- Ah pardon, les enfants y apprennent à vivre en société, ils développent de nombreuses compétences, augmentent leurs connaissances...
- Et alors? Nous gagnons sur tous les tableaux: les enfants sont pris en charge et les parents peuvent travailler, c'est à ça que ça sert! Rapporter des pépettes, des sous, des impôts directs et indirects. Croyez-moi, le boulot des parents nous rapporte largement plus que ce que ça nous coûte! Surtout que ce sont les communes qui raquent! Ce qu'on vous paye, à côté, c'est peanuts!
- Oui ça j'avais remarqué.
- N'est-ce pas? Vous pouvez me croire, la plupart des familles sont débarrassées de leurs gosses le mercredi matin et en sont ravies, comme les associations de parents d'élèves d'ailleurs, qui font croire qu'elles se battent pour le bien des gosses. Tu parles Charles! Tout ça ce sont des jeux de pouvoir. De toute façon, elles dépendent des subventions de l’État, alors..
- Mais pourtant...
- Oui, je sais, on vous dit que le travail effectué en maternelle est important pour la réussite scolaire. C'est la réalité. Mais croyez-vous vraiment que ça compte tant que ça pour nous? Réfléchissez. Votre boulot, c'est du long terme, sur vingt ou vingt-cinq ans. Vous vous rendez compte? C'est quatre ou cinq mandats présidentiels, ça! Il faut ce délai là pour que ça paye et que ça commence à faire rentrer de l'argent. Alors que le boulot des parents, lui, c'est tout de suite qu'il remplit les caisses de l’État! Recta!
- ...
- Vous me trouvez cynique? Écoutez, je vous parle en professionnel. L'avis des parents, on s'en tape. Je ne vous dirai pas le chiffre de ce que rapportent ces nouveaux rythmes, mais croyez-moi ce n'est pas négligeable. Et puis nous avons ainsi gardé le samedi libéré pour que les familles puissent partir en week-end ou faire des courses en famille, et je peux vous garantir que c'est loin d'être neutre financièrement. Bref, tout ça c'est de la monnaie sonnante et trébuchante et c'est bon pour  la France.
- Mais les enfants sont fatigués.
- Dites-vous que c'est leur effort pour la Nation. Vous avez une autre question?
- ... Euh, je suis un peu déstabilisé, là...
- Je le comprends. Alors?
- Oui... les vacances, les nouveaux calendriers...
- Et?
- Ben la règle "sept semaines de travail, deux semaines de vacances" n'est pas respectée du tout...
- Et alors? Vous êtes contre l'industrie du tourisme?
- Ah pas du tout, je n'ai pas les moyens de faire du ski, mais je comprends qu'il faille sauvegarder les emplois de cette industrie.
- Vous voyez quand vous voulez! Tout ça c'est du fric immédiat, du flouze, du pèze, de l'oseille! Tout ce qui rentre dans les caisses de la Nation, vous ne pouvez pas imaginer! Alors le reste, hein... du pipeau. C'est joli le pipeau quand c'est bien joué.
- Mais quand même la dernière période de travail! Onze semaines pour certaines zones... les enfants seront épuisés!
- Quels enfants? Ceux de maternelle? Allez zou, dehors, récré, pelles seaux et tamis. De toute façon vous n'aurez pas le choix, les enfants seront incapables d'autre chose. Non, ce qui compte, c'est le baccalauréat.
- Le bac?
- Oui, ça c'est un sujet qui motive les français! Regardez comme ils s'excitent sur le classement des lycées! Il faut simplement que le bac se fasse dans les meilleures conditions, et le plus tôt possible avant les vacances, parce que sinon...
- Sinon?
- Vous êtes en maternelle, vous êtes bien gentil, mais l'école primaire ne fait pas le poids. Quand le secondaire râle c'est autre chose.
- ...
- C'est injuste? Oui, mais c'est comme ça. Vous m'en voyez navré, mais les problèmes du primaire n'intéressent personne, alors que ceux du secondaire, voilà un sujet qui fâche et qui met les gens dans la rue: profs, ou étudiants, ou familles. Que voulez-vous, c'est ainsi je n'y peux rien. Alors vous êtes la dernière roue du carrosse et si vous trouvez la dernière période ahurissante vous ne pouvez vous en prendre qu'à vos représentants syndicaux qui ne pèsent rien face à ceux du secondaire. Fatalitas! Alors il est hors de question de raccourcir tout ça et de nous mettre à dos d'un côté l'industrie du tourisme, surtout que c'est costaud un montagnard, et de l'autre les syndicats du secondaire qui ne veulent pas qu'on touche à leurs vacances.
- Mais les enfants?
- Portion congrue. Ils sont accessoires.
- ...
- Ai-je satisfait votre demande?
- ...
- Allons, vous êtes directeur d'école, je suis sûr que vous comprenez, à défaut de l'accepter. Mais vous êtes un bon fonctionnaire, vous ferez ce qu'on vous dit de faire, n'est-ce pas?
- Oui.
- Alors haut les cœurs! Au revoir Monsieur Foutu-Dirlo, et bon courage dans votre apostolat. Nous comptons sur vous. Vous faites le plus beau métier du monde!
- ... Je vous remercie de m'avoir reçu...
- Je suis là pour ça.

1 commentaire:

  1. Dans un entretien avec l'IEN-A à l'IA-DASEN (désolé pour ceux qui ne sont pas de ce 'monde'), il y a eu entre deux phrases de sa part "nous, ce que nous attendons de nos cadres (=directeurs)...".
    Je n'ai pas su si je devais rire, répondre, rester impassible,...
    J'ai opté pour la troisième, car suis un 'fonctionnaire-qui-fonctionne-...-comme-elle'.
    Commentaire: néant.
    On fait notre métier, dans le mépris du plus grand nombre, dans des conditions infernales, encaissant (faisant glisser) les viles coups reçus de droite à gauche.
    Ma tête en va si loin à l'ouest, que je suis revenu par l'est!

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