dimanche 17 mars 2013

La tactique du rasoir...


Certains propos récents du ministre de l’Éducation nationale, le ci-devant Vincent Peillon, sont plutôt inquiétants pour des directeurs d'école préoccupés par leur avenir. Effectivement, défendant sa graaaande Loi d'orientation face à des députés virulents, après une graaaande concertation qui a défaut d'être suivie d'effets a fait couler beaucoup d'encre, M. Peillon a le 13 mars dernier commis ces mots:

"Si le directeur d’école a un statut particulier de chef d’établissement, vous transformez les écoles en établissements, auquel cas elles ne sont plus rattachées au collège. Vous devez faire un choix. Le choix que nous avons fait pour nous inscrire dans une continuité que vous aviez développée, c’est d’articuler ensemble ce qui n’était pas le cas jusque là, soit le travail entre l’école et le collège."

Je sais bien que Monsieur le Ministre doit être un peu exaspéré de devoir se battre pied à pied, pour chaque mot, avec des députés peu convaincus. Néanmoins, rayer d'un trait de plume -pardon, d'une réplique cinglante- la direction d'école au profit d'une collégialisation que je suspectais il y a quelques mois (relisez ce billet du 3 octobre 2012), c'est tresser la corde pour se faire fouetter. Je me cite moi-même:

"La quatrième possibilité, celle qui se dégage des propos récents de M. Peillon, est de créer des "écoles du socle". Sous cette terminologie étrange se cache l'idée de donner la responsabilité des écoles aux collèges de secteur. J'utilise volontairement le verbe "se cache", car jamais dans aucun discours personne ne dit clairement que la disparition des directeurs d'école en est le corollaire. Bien sûr, en même temps que la direction d'école, disparaîtrait également la dimension locale du fonctionnement des écoles. Je ne suis donc pas certain que les communes françaises, souvent attachées à leur école dont les enseignants sont dans de nombreuses communes les derniers représentants de l’État, seront favorables à une telle proposition. Encore faudrait-il qu'elles aient voix au chapitre!

Qu'implique l' "école du socle"? Pour M. Peillon, ministre de l’Éducation Nationale, il s'agit de se débarrasser de cette question primordiale de la "gouvernance" des écoles en supprimant les directeurs d'école qui deviendraient des "coordinateurs" des écoles primaires. Au passage, cela lui permettrait également d'y casser le monopole historique du syndicat SNUipp. Sous couvert de favoriser la liaison primaire/collège (ne vous méprenez pas, ce n'est qu'un prétexte), le principal du collège de secteur deviendrait le responsable administratif des écoles, ainsi que le responsable des projets des écoles, ce qui lui donnerait la haute main sur les crédits afférents... et forcément aussi sur les méthodes d'enseignement des professeurs des écoles qui ne seraient plus maîtres de leurs projets! Le gâteau est appétissant pour les principaux de collège, qui se précipitent tous tête baissée dans la crème qui leur est offerte sur un plateau. C'est aussi pourquoi ce projet est aujourd'hui activement soutenu par le SE-UNSA et le SGEN-CFDT, qui lorgnent sur les professeurs syndiqués du collège et aimeraient bien croquer une part des effectifs des syndicats du secondaire."

Ainsi donc Monsieur Peillon va utiliser semble-t-il ce que j'appellerai la tactique du rasoir: la direction d'école est un problème; je ne peux le résoudre faute d'argent/de courage/de volonté (rayez la mention inutile, s'il y en a une); alors je supprime le problème... Monsieur le Ministre veut, c'est clair désormais, supprimer les directeurs d'école.

On aurait pu supposer une réaction syndicale outrée de tels propos. Même pas peur! En fait, les centrales syndicales, engluées dans leur problèmes internes suite à l'affaire idiote des rythmes scolaires, et les yeux rivés sur les rivalités inter-centrales, sont bien incapables de faire attention à ce qui est en train de se passer. Ou si elles s'en sont rendues compte, peut-être pour certaines est-il de leur intérêt de ne rien dire. Ne parlons pas du SNUipp, grand perdant de ces dernières semaines, qui ne réalise même pas qu'il est en train de se faire phagocyter par la FEN au sein de la FSU. Adieu le SNUipp, requiescat in pace.

Monsieur Peillon pense que rattacher les écoles primaires aux collèges, ce qui est déjà en marche avec Affelnet puisque les directeurs d'école sont désormais devenus les factotums des principaux, permettra de nous faire disparaître de la carte. Que l'attachement local des écoles soit leur principale force, et à mes yeux le meilleur moyen de favoriser la réussite scolaire des élèves, ne parait pas effleurer le moins du monde l'esprit du ministre, qui manifestement préfère le jeu politique à l'efficience, quitte à sacrifier sur l'autel d'une vision ahurissante de l'école plusieurs générations d'élèves à venir. Alors que tout le monde réclame depuis des mois voire des années l'autonomie des écoles, et préconise comme première mesure le statut pour les directeurs d'école, Monsieur le Ministre préfère botter en touche. Soit. C'est d'autant plus facile que les syndicats ne réagissent pas, et que les directeurs d'école eux-mêmes se laissent tondre panurgesquement sans rien dire -à part ceux du GDiD, bien entendu-. Quant aux municipalités, on leur a tendu un os à ronger avec les rythmes scolaires, et cet os cache la forêt (quelle image! Je suis navré.); bientôt elles devront payer les écoles communales sans plus avoir aucun contact ni interaction avec elles. Mais il sera trop tard quand elles s'en rendront compte.

Si depuis de nombreuses années les résultats de nos élèves s'effondrent, c'est bien en grande partie parce que nous n'avons aucune autonomie dans notre fonctionnement ni dans nos choix. Il est peut être temps pour les directeurs d'école de montrer qu'ils existent, qu'ils sont indispensables au fonctionnement et à la réussite de l'école de la Nation. Il est peut-être temps pour nous de taper du poing sur la table. Avoir un statut, devenir autonomes pédagogiquement, est la seule manière pour sauver ce qui reste de l'école primaire après plusieurs décennies de gabegie. Peut-être alors devenir directeur d'école sera pour les jeunes enseignants un choix raisonné de mission, au service du pays, au service des élèves et de la réussite scolaire, et non plus une opportunité comme une autre pour se rapprocher de chez soi, sans aucunement penser à la responsabilité primordiale qu'elle représente.

mercredi 13 mars 2013

On peut rêver...


Enfermés à clef depuis mardi matin dans le grand salon doré de l'hôtel de Rochechouart, au 110 de la rue de Grenelle, les édiles de l’Éducation nationale, ainsi que les représentants syndicaux et ceux du GDiD, doivent décider de l'octroi ou non d'un statut aux directeurs d'école de France.

La foule est nombreuse rue de Grenelle, la voie a été bloquée par les autorités depuis lundi afin de permettre aux fidèles de suivre le conclave sur place. Tous épient la cheminée de laquelle sort la fumée qui indique si la décision a été prise: bleue pour l'octroi, rouge quand les édiles n'ont pas réussi à se mettre d'accord.

Il y a plusieurs décennies que la question est en suspens. Notre reporter a discuté avec de nombreux directeurs et directrices présents sur place, et beaucoup refusent encore d'y croire. Quelques-uns sont agenouillés sur le trottoir et prient pour que l'esprit républicain descende sur les décideurs rassemblés. Parfois des chants et des prières, passionnés mais retenus, s'élèvent dans le froid vif de la matinée. Nul doute qu'ils sont nombreux également devant leur téléviseur, à attendre une décision si importante pour leur avenir.

Rappelons qu'il y a quatre scrutins quotidiens. La difficulté est que tous les protagonistes enfermés dans le grand salon doré arrivent à se mettre d'accord sur les termes du statut. Depuis hier matin déjà trois scrutins ont eu lieu, et à chaque fois c'est une fumée rouge qui est sortie de la cheminée. Le silence rue de Grenelle était impressionnant, seuls quelques soupirs se faisaient entendre.

"Cela fait si longtemps que nous attendons", nous dit Samuel,"alors quelques heures de plus ou de moins... Mais ça donne un coup au cœur à chaque fois!"

Mais la foule frémit, l'heure du premier scrutin de la matinée est arrivée. Les directeurs épient la cheminée. Rouge? Bleue? C'est une fumée bleue! Une directrice s'effondre en larmes, soutenue par ses collègues. Un directement répète continuellement, l'air éberlué: "J'y crois pas! J'y crois pas!" Beaucoup sourient, un directeur improvise une gigue sur le trottoir.

Une fenêtre s'ouvre sur la façade de l'hôtel. Alain Rei, président du GDiD, apparait, suivi du secrétaire Pierre Lombard en larmes, et hurle en souriant: "Habemus Statutum!"

C'est un hurlement de joie qui secoue alors les vitres de la rue de Grenelle! Ils l'attendaient depuis si longtemps, c'est comme un vent de libération qui parcourt la foule. Devant nous un directeur tombe à genoux et lève les mains vers le ciel en pleurant: "Enfin! Enfin!"

Bon... on peut rêver, non?

dimanche 10 mars 2013

Bienvenue en enfer !


Le "protocole d'accord" signé en 2006 par le seul SE-Unsa avec le ministre de l'époque Gilles de Robien, en échange de l'abandon de la grève administrative qui durait depuis sept ans, aura été vécu à l'époque par beaucoup de directeurs d'école, et par moi, comme une forfaiture.

Sept ans après, si je suis objectif, il n'en reste pas grand-chose, juste l'avancée -réelle- de la décharge d'une journée accordée aux écoles de quatre classes. Le reste a disparu dans les poubelles de l'histoire mouvementée d'un ministère centralisateur, méprisant, et inefficace.

En revanche, en 2013, la charge de travail des directeurs d'école s'est elle considérablement amplifiée, et la considération qui devrait leur être due n'est plus que portion congrue.

Les programmes informatiques de gestion internes se sont généralisés: la fameuse Base Elèves est désormais la règle partout, et l'ahurissant programme Affelnet est en voie de l'être. Ces deux programmes élaborés en interne par l’Éducation nationale, et qui ne sont utilisables qu'en ligne, sont les exemples types de ce que les programmeurs informatiques essayent en général d'éviter: lourdeur, laideur, absence de convivialité... Ils sont quasi incompréhensibles, et à moins d'une longue pratique il vous faudra cliquer vingt fois dans tous les sens pour obtenir le moindre résultat. Inutile de dire que le simple temps de saisie des informations demandées est ahurissant! Et je ne rappellerai pas à mes collègues qui ne le savent que trop que souvent le programme est inaccessible: trop de connexions simultanées, ou système en panne, ou mise à jour en cours, etc, en général bien entendu au moment où vous trouvez quelques instants pour l'utiliser.

Pour les néophytes, je préciserai qu'Affelnet est destiné à préparer le passage au collège de nos chers CM2. Auparavant utilisé tant bien que mal par les secrétariats des collèges, leur usage nous est soudain dévolu, comme si la direction d'école élémentaire n'avait que ça à faire. Je soulignerai également que la transmission de cette responsabilité aux directeurs d'école s'est faite au grand soulagement des collèges qui trouvaient le système lourd... Dois-je en rajouter?

Bien entendu, aucun moyen supplémentaire n'a été donné aux directeurs d'école pour cette gestion supplémentaire. La direction d'école déjà submergée, partagée entre son bureau et ses tâches innombrables, les familles et les élèves, doit assumer une tâche lourde de plus sans aucune contrepartie. Notre ministre a beau jeu de dire qu'il ne nous oublie pas, nous n'en voyons guère l'illustration sur le terrain.

D'autant que la prochaine rentrée verra encore nos devoirs amplifiés. Nous devrons assurer sans faillir la gestion des Activités Pédagogiques Complémentaires (APC) et leur articulation avec les Temps d'activité qui seront proposés par les municipalités, ou avec le départ des écoles d'une partie de nos élèves dont les parents n'auront pas accepté qu'ils les suivent. Jolie gestion, qui nous promet un sympathique salmigondis, chers collègues directeurs et directrices d'école, sans bien entendu être plus aidés puisque la plupart d'entre nous devrons également encadrer les APC. On va bien se marrer!

Le GDiD, suivi par de nombreux syndicats, réclame aujourd'hui l'exonération totale de l'encadrement des APC par les directeurs d'école, qui pour la plupart aux heures où elles se feront doivent assurer une partie de leur travail administratif. En ce qui me concerne, n'ayant aucune décharge, ce n'est certes pas pendant les heures où j'ai mes trente élèves que je peux m'amuser à tenter de travailler sur Base Elèves ou préparer une réunion comme en faire le compte-rendu. Mais allez faire comprendre ça aux hauts fonctionnaires de l’Éducation nationale qui n'ont aucune idée de ce qu'est une école et n'ont jamais vu un enfant.

Quand je pense à notre mission de direction d'école, je ne peux m'empêcher de penser aux jeunes directeurs et directrices, qui n'ont reçu pour la remplir aucune formation pratique, et qui souvent de plus débutent dans le métier. Il y a largement de quoi être dégoûté. Bienvenue en enfer!

Aujourd'hui plus qu'hier, et ce n'est pas peu dire, il est urgent de définir précisément la mission des directeurs d'école, de la reconnaître, de lui accorder les moyens de son action, de la rémunérer convenablement. Cela pour moi passe nécessairement par un statut du directeur d'école. C'est aussi ce que réclame le GDiD.

Monsieur le Ministre, Monsieur Peillon, vous aviez déclaré devant la Commission des Affaires culturelles de l'Assemblée nationale que vous engageriez des discussions à notre sujet dès le premier trimestre 2013. Ce trimestre arrivera à sa fin dans une quinzaine de jours, et nous ne voyons rien venir. Allez-vous tenir vos engagements?

samedi 9 mars 2013

46000 grues...


Il semble de bon ton à notre époque de grimper sur une grue pour réclamer quelque chose. C'est ainsi que les informations nationales regorgent ces derniers temps de papas et de mamies crapahutant dans les hauteurs. Il faut bien admettre que les médias ont la partie belle, ça fait de bonnes images: les autorités ne peuvent pas empêcher les caméras de s'installer à cinquante mètres avec un zoom et hop! Voilà de quoi remplir une case vierge des infos, entre un dictateur sud-américain embaumé et deux plats surgelés enchevalinés... Et puis, ça a forcément plus d'impact que de s'enterrer dans une grotte: allez donc filmer dans le noir.

Finalement, l'idée n'est peut-être pas si mauvaise! Et si tous les directeurs et toutes les directrices d'école de ce pays grimpaient sur une grue pour réclamer un statut? Voilà de quoi émouvoir les médias: 46000 directeurs d'école perchés dans les hauteurs! Il serait étonnant que nous ne trouvions pas chacun près de notre domicile une grue disponible (j'en ai trois rien qu'autour de chez moi)...

Qu'en dites-vous, chers collègues? La direction d'école ne mériterait-elle pas cet effort? Bon, j'avoue que je ne suis pas forcément exempt de crainte, et que, sans être forcément toujours sujet au vertige, la simple idée de monter sur une échelle la hauteur de sept ou huit étages ne m'attire pas plus que ça. Mais être directeur d'école aujourd'hui c'est quotidiennement faire une autre sorte de haute voltige, qu'il s'agisse de jongler avec les célèbres base-élèves ou affelnet, programmes internes à l’Éducation nationale codés avec les pieds, ou de faire du trapèze entre sa classe et son bureau. Sans oublier qu'on peut à notre époque multiplier quasiment à l'infini les rapprochements entre l'école et le cirque, notre zoo à nous, avec M. Peillon en guise de M. Loyal, les IEN qui nous jouent du pipeau pour animer les séances, etc.

Allez, chacun sa grue! Non?

mercredi 6 mars 2013

Je suis directeur d'école: où est ma place?


Selon Edgar Morin, la complexité coïncide avec l'incertitude, une incertitude que l'accélération du temps renforce. J'arrive à un âge auquel l'impression de voir filer les heures donne le tournis, et notre civilisation dont l'âge est également avancé voit son temps social s'accélérer aussi vite que mon temps individuel. Nous vivons dans une ère d’innovation et de réforme permanente, de nouveauté continue, dont les attentes et les nouveaux outils (téléphonie mobile, informatique,... ) renforcent l’incertitude; nous sommes dans l'urgence, sans pouvoir réfléchir aux conséquences de nos actions. Les démonstrations et les nuances n'existent plus.

Politiquement, juridiquement, syndicalement, cette accélération continue fait un mal phénoménal à notre société. L'homme politique, le législateur, le responsable syndical, doit justifier sa place, il se persuade qu'il doit agir et réformer, quitte à faire n'importe quoi, à n'importe quel moment, sans que la réflexion altère d'aucune façon la perception qu'il veut sommaire des faits. Il a des excuses, il est la proie de médias qui pour survivre sont condamnés à une réaction et une relation immédiate d'évènements pour lesquels le recul comme la réflexion sont interdits. C'est l'époque du zapping, du futile, de l'évènement, du buzz, aussi vite passé qu'il est apparu.

Or ce temps là n'est pas le temps de l'école. Je recevais hier une maman inquiète des résultats scolaires de son enfant de quatre ans. Mon discours fut celui de la raison: laissez à votre fils le temps de grandir, le temps de l'enfant, celui de son évolution, n'est pas celui des discours ni celui de l'époque dans laquelle il vit. Je le vois chaque année, je l'observe avec patience, cet enfant qui devient un individu, qui s'autonomise, dont le cerveau se construit. Il ne va pas à la même vitesse que ses camarades, il va plus vite, ou moins vite, il se construit ses propres outils à sa propre vitesse, à condition bien sûr de ne pas le laisser en déshérence.

Depuis des années j'ai vu l'école maternelle passer d'une richesse folle de découverte et de patience à une scolarisation précoce et outrancière dont l'exigence accélérait à mesure que son indigence devenait de plus en plus flagrante. On a tant voulu "cadrer" les enfants de ce pays qu'aujourd'hui adultes, outre des compétences et des connaissances amoindries par rapport à leurs aînés, ils ont pour beaucoup perdu toute capacité réflexive.

J'ai la chance depuis peu d'avoir un ministre qui semble avoir compris que le temps de l'élève doit lui être rendu, qu'il est nécessaire de laisser nos enfants grandir. Et que pour ce faire il est nécessaire de gérer finement le temps réel d'apprentissage et scolaire pendant lequel il lui est demandé de s'investir. C'est ce qu'ont fait nos voisins finlandais il y a quelques années, avec le succès que l'on sait.

Pourquoi alors autant de ressentiment de la part des enseignants du primaire en France? Simplement je pense parce que jamais il n'est question d'eux... de nous. Notre travail est devenu plus complexe, et l'incertitude devient notre lot quotidien. Le temps des hussards noirs, aux croyances ancrées, qui comme l'écrit Pagnol "avaient une foi totale dans la beauté de leur mission, une confiance radieuse dans l'avenir de la race humaine", n'existe plus que dans une nostalgie inutile. Maintenant chaque jour qui passe amène chez l'enseignant du primaire un questionnement qui pourrait être bénéfique s'il n'était surtout dépréciateur: ai-je bien fait? Ne me suis-je pas trompé? L'instituteur, le professeur des écoles, est conforté dans ce doute permanent par sa hiérarchie, qui le juge injustement sur des pratiques qu'elle ne saurait elle même mettre en place, ou grâce à des statistiques absurdes qui ne sont guère que la démonstration ultime de sa totale incompétence pédagogique.

J'avoue me laisser aussi parfois toucher par ce doute. En dépit d'une carrière maintenant longue et d'une expérience assurée, il m'arrive encore de me demander face à un obstacle: l'ai-je bien franchi? Heureusement je sais attendre, les retours enfantins sont parfois longs à venir, mais ils viennent un jour ou l'autre, c'est un déclic d'une nuit de sommeil ou d'une période de vacances, qui fait qu'un élève qui peine revient en classe avec dans les yeux toute la compréhension du monde. Je plains les enseignants qui ne connaissent pas ce bonheur ultime de celui qui donne de tant recevoir d'un seul coup.

Ces deux derniers jours furent bien remplis. Outre ma classe toute la journée, je recevais donc une maman, et j'avais également comme directeur d'école deux réunions institutionnelles. Et curieusement j'ai eu lors de ces deux rencontres un égal sentiment, un égal questionnement, quant à ma position. Je suis directeur d'école: où est ma place? Un réunion de suivi de scolarisation, lors de laquelle ma présence était requise, mais qu'il n'était pas de mon ressort d'organiser ni d'en lancer les invitations et convocations; une réunion avec la municipalité, lors de laquelle il m'apparaissait que mon opinion était certes considérée comme importante mais qui en fait soulignait à mes yeux mon absence de latitude quant à la finalité des décisions.

L'enseignant doute, mais il a le choix de finalement s'organiser comme il l'entend pour l'objectif qu'il s'est fixé. Le directeur d'école, lui, n'en a aucun. Il respecte des règles qu'on lui impose, mais n'a à leur sujet aucune marge... ou si peu. Il est au service de tous, sans avoir jamais autre possibilité que proposer, à son équipe, à sa mairie, aux familles, quitte à se voir répondre vertement ou se faire bouler sans ménagement. Finalement, son seul pouvoir, c'est celui de l'admission des élèves... quand un DASEN ou un IEN ne lui téléphone pas pour imposer ses vues.

La direction d'école est pesante, elle n'est pas reconnue, elle est ingrate. Bienheureuse la direction d'école dont la municipalité est bienveillante et la hiérarchie immédiate attentive. Dans le cas contraire, le directeur d'école est bien seul. Les syndicats qui clament et réclament la préséance du Conseil des maîtres ignorent volontairement cette solitude qui ne se fait réellement jour que quand éclate un conflit ou intervient un problème.

J'attendais avec impatience les discussions promises par le ministre quant à la direction d'école et ses missions. J'espérais que rapidement certaines doléances des directeurs, faciles à résoudre et ne coûtant rien, seraient prises en compte ou du moins considérées avec attention. Il me faut admettre que pour l'instant il n'en est rien. Il me faut admettre que pour encore longtemps le directeur d'école n’aura aucune autonomie. Il me faut admettre que je dois, comme mes collègues, continuer à payer le prix des atermoiements et des malveillances. Il me faut admettre que je vais continuer à gérer la complexité de ma mission dans une totale incertitude. Alors que, j'en suis intimement persuadé, la question du statut des directeurs d'école est profondément liée à celle de la réussite des élèves.

Je suis directeur d'école: où est ma place?

dimanche 3 mars 2013

Les IEN ?


M. Pierre Frackowiak, Inspecteur honoraire de l’Éducation nationale, s'exprime souvent sur les méfaits et déséquilibres de ce ministère, et sur les missions des IEN, qu'il connait bien. Le voici qui exprime et qui met en débat dans les "Cahiers pédagogiques", sous le titre «Pas de refondation de l’école sans refondation de l’inspection», quelques réflexions qui rejoignent certains de mes billets, en particulier quand il évoque la monstrueuse pyramide de l’Éducation nationale. Mais il y a une différence entre M. Frackowiak et moi: celui-ci veut que les IEN accompagnent la ou les réformes, alors que moi j'aimerais autant qu'ils disparaissent tant la plupart d'entre eux sont incompétents et donc inutiles... Mais je rejoins M. Frackowiak sur son constat de la situation présente. Voici un extrait de son texte (les parties en gras sont de moi). Vous trouverez le texte intégral en cliquant ici.

"...
Au fonctionnement pyramidal classique ancien, avec ses tuyaux d’orgue et ses parapluies à chaque étage, avec les effets de zèle et les manœuvres d’auto protection de chaque catégorie professionnelle, avec comme seuls outils de commandement l’injonction et l’incantation, devra se substituer un modèle donnant toute leur place aux acteurs, à l’intelligence collective des partenaires dans et autour des établissements, reposant sur la confiance et la co-construction de tous les projets, sans attendre les ordres, les contrôles, les usines à cases, les instructions descendantes, les recommandations et les power points officiels.

(Dans le cadre de la refondation) Il est évident que les corps d’inspection ne pourront pas échapper aux révolutions attendues. Le pilote technocrate, «jeune» cadre dynamique, armé de son ordinateur, de ses courbes, grilles, tableaux, référentiels, feuilles de route préétablies, qui a oublié l’enfant et l’homme, en se prenant très au sérieux, devra laisser la place à un humain qui s’intéresse aux parcours des personnes, qui ne juge pas et ne sanctionne pas, qui essaie de comprendre les représentations des personnes, ce qui les pousse, les tire, déclenche des choix, et qui accompagne les changements de pratiques indispensables. Il ne s’agira plus de dire comment faire alors que l’on serait incapable de le faire soi-même, mais de rechercher uniquement le positif pour aider à la conscientisation des raisons des choix et à la compréhension des caractéristiques des modèles utilisés, pour favoriser la problématisation intelligente et la recherche partagée des évolutions possibles.

Il faudra reconnaître que cette vieille habitude de donner des conseils de moins en moins crédibles («cause toujours!») relève souvent d’une certaine malhonnêteté intellectuelle. «Monsieur P ou Madame Y pourrait, devrait, ne manquera pas, etc, etc» ces formules toujours faciles à égrainer du haut de sa fonction ne sont que des critiques en creux. Si Monsieur X ou Madame Y ne l’a pas fait, c’est qu’il ou elle a eu tort, et moi, chef, je sais comment il ou elle doit faire. On sait que les changements de pratiques sont très rarement provoqués par l’inspection. Les déclics nécessaires ne peuvent guère se produire dans un rapport de domination, de pouvoir. Ils se produisent au hasard de rencontres avec des collègues, avec un représentant de maison d’édition, avec un membre de RASED, avec un mouvement pédagogique… Ils ne peuvent se produire que si un fonds de formation professionnelle, d’information sur l’histoire de l’école, de culture pédagogique existe et si l’enthousiasme nécessaire au métier n’a pas été étouffé par le fonctionnement administratif de l’institution. D’où l’importance du dialogue ouvert non pas avec des hiérarques bardés de certitudes, mais avec des « ex-pairs experts » pour reprendre la formule de Philippe Meirieu, capables de comprendre, «d’expérimenter avec», de faire, d’accompagner les prises de conscience et les (une partie manquante).

Le fameux classique «je vais vous dire tout ce qui va. Vous êtes content(e)?» et le «et maintenant, je vais vous dire tout ce qui ne va pas» oubliant rapidement ce qui va et qui n’est qu’une mise en condition pour la démolition qui suit, est complètement obsolète. On sait depuis longtemps (exemple: les travaux de Victor Host à l’INRP au début des années 1980) qu’il ne sert à rien de dire à un enseignant qu’il parle trop, si on ne le connaît pas et si l’on ne recherche pas avec lui, en fonction de ses pratiques et non de nos certitudes, quelles stratégies il pourrait expérimenter pour que les élèves parlent plus.

Le pilotage par les résultats a encore aggravé le caractère infantilisant et désuet de ce type de pratiques. Il est dans la droite ligne de l’idéologie ultra libérale autoritaire. «Les courbes et les camemberts mettent clairement en évidence que les résultats dans votre classe sont nettement inférieurs aux moyennes du secteur, du département. Il faudra prendre toutes dispositions pour améliorer ces pourcentages l’année prochaine. Voici votre feuille de route!». Cette novlangue empruntée à l’industrie et à la finance a fait des ravages au cours de ces dernières années; elle prétend se justifier par les évaluations, alors que celles-ci n’en sont pas, il ne s’agit que de contrôle, que les critères sont contestables, que le fait de réduire les prétendues mesures aux maths et au français dans leurs aspects les plus mécaniques ne peut donner que de fausses images sur les compétences réelles des élèves. Elle cherche ses alibis dans la détection des fautes, des carences, des insuffisances avec la prétention affichée d’y remédier.
..."

samedi 2 mars 2013

Lassitude...


J'ai essayé de me reposer pendant ces deux semaines de vacances dont je vois la fin. Ce qui n'aura pas été simple, entre importants problèmes personnels et diverses sollicitations. Je suis aujourd'hui partagé entre une légère déprime (les conditions climatiques ne doivent pas y être totalement étrangères) et une certaine lassitude.

J'ai été plusieurs fois tenté d'ajouter quelques billets sur ce blog. Il faut dire que l'actualité ne manquait pas! Entre les intempestives déclarations de M. Peillon quant à la possible prochaine remise en cause des vacances d'été -dont tout le monde sait dans le milieu enseignant qu'elle est évidente mais fait semblant de l'ignorer-, les toujours intéressantes mais toujours tardives déclarations de M. Fotinos -j'y reviendrai peut-être dans un autre billet-, les rodomontades syndicales, les...

Je ne suis pas inquiet. Même si l'effarante quantité de réunions qu'il me faudra encadrer ou auxquelles il me faudra assister d'ici les prochaines vacances de printemps laisserait pantois n'importe qui. Je ne me questionne pas plus qu'avant quant à ma position de directeur d'école ou quant à mon labeur d'enseignant sur le billot pendant six heures quotidiennes. Au contraire, j'envisage avec une certaine sérénité de me pencher sur la diminution de la durée quotidienne de la journée d'école et l'organisation des futures APC. J'aurai au moins vu les prémices d'une amélioration des conditions de travail de mes élèves avant la fin de ma carrière.

Mais je suis las. Las d'entendre ou lire des collègues qui se croient investis d'une mission divine avec leur métier d'enseignant, et refusent tout changement au nom de choses auxquelles ils ne croient pourtant plus depuis longtemps. Las des sempiternels questionnements, toujours les mêmes, quant à leur place ou leur importance qu'ils surestiment largement. Las de leurs croyances absurdes -aaah, les dix mois payés sur douze!- et de leurs problèmes de communication dont ils ne voient pas qu'ils en sont les premiers responsables. Las des réclamations et déclarations syndicales incompréhensibles ou contradictoires parce qu'elles ne riment à rien, des envolées lyriques à l'emporte-pièce, des propositions de grève ou de manifestation inutiles et redondantes qui ne font qu'accentuer un peu plus chaque jour la scission entre le milieu enseignant et la population. Las des commentaires haineux dans les journaux et sur internet, dont l'intensité s'amplifie de jour en jour. Et las de lire ou entendre en permanence des constats d'experts ou de journaleux, toujours les mêmes experts et les mêmes constats et les mêmes gratte-papier, sur l'état de l'école en général ou l'état d'esprit des enseignants, alors que ces mêmes experts et ces mêmes fouille-m[...] n'ont pas fichu les pieds dans une école depuis des décennies, quand bien même ils l'ont fait un jour.

Je vais donc reprendre le boulot. J'ai intérêt à sérieusement consolider l'agenda de mars et avril des rencontres et réunions après le temps de classe si je ne veux pas m'y perdre! Et il est vrai que je serais certainement plus serein si je n'étais que l'adjoint attentionné d'une directeur d'école compétent, sans toute cette organisation à mettre en place.

Il faut bien le dire: la direction d'école, en ce moment, n'est pas à la fête. Vous qui me lisez savez depuis longtemps qu'avec abnégation nous continuons à remplir notre mission dans des conditions dont la difficulté s'amplifie. Notre rôle et notre importance sont niés, alors que tout repose sur nos épaules. Tout? Oui. Tous ces changements de rythmes devront être préparés, organisés, surveillés attentivement. Qui le fera sinon les directeurs et directrices d'écoles? Pour autant rien n'est venu pour l'instant nous affranchir de quelque responsabilité ou nous en donner le bénéfice. Pire, les discussions quant à notre statut, qui devaient se tenir ce premier trimestre 2013, sont repoussées aux calendes grecques. La direction d'école, concrètement, n'intéresse personne: les syndicats ne se sont saisis du problème que pour des raisons électoralistes, et certains sont manifestement prêts à l'abandonner à la première opportunité; les adjoints s'en foutent royalement et ne pensent qu'à leur petite personne; le ministère quant à lui "y réfléchit" et prend prétexte d'un "manque de moyens financiers dans une conjoncture difficile" pour ne pas seulement entamer la discussion ou proposer quelques mesures qui pourtant pour certaines ne coûteraient rien à l’État, mais seraient un réel gage de bonne volonté, et dès leur lancement amélioreraient grandement le quotidien des directeurs d'école. C'est même un recul qui à mon grand effarement nous est proposé avec le prétendu "allègement de service" des directeurs d'école sur les heures d'APC. Ces gens-là ignorent tout de notre mission, et se réjouissent clairement de leur geste royal qui consiste à soulager les directeurs d'un certain nombre d'heures en fonction de leur temps de décharge habituel. Alors qu'il eut été si simple de totalement exonérer la direction d'école des heures d'APC qu'ils doivent déjà organiser, et dont ils seront responsables de la sécurité car ce sera un temps scolaire. Sans compter que les directeurs d'écoles seront aussi légalement responsables de la sécurité des élèves pris par les personnels communaux intervenant sur ce temps dans les locaux scolaires, comme de celle des personnels eux-mêmes!

C'est donc ainsi que, n'étant pour ma part aucunement déchargé, on m'octroie impérialement six heures sur trente-six, j'en devrai donc trente d'encadrement -tout en veillant à ce que tout se passe bien ailleurs- que je cumulerai avec une joie ineffable à mes responsabilités habituelles. Je me promets de jolies fins de journées...

Bref, comme il était hélas prévisible et comme je l'avais prévu, dans tout ce salmigondis indigeste d'agitation médiatico-syndicale la direction d'école passe une fois de plus à la trappe. Je ne perds pas espoir, mais j'avoue que prêcher dans le désert devient laborieux, et je fatigue un peu. Je ne pense pas lâcher ma mission, qui pourtant est chaque jour un peu plus lourde et un peu plus absurde, au point d'ailleurs de parfois largement entamer celle de l'enseignant, mais combien de directeurs et directrices d'écoles vont craquer cette année et reprendre un simple poste d'adjoint? Depuis vingt ans la fonction est dévalorisée à un point tel que de nombreuses directions d'école restent vacantes et ne sont pourvues qu'à titre provisoire par de jeunes enseignants débutants. Combien y en aura-t-il cette année?